Pauvreté ne m'inquiétait,15237.
Le temps ainsi comme il venait
Laissais aller sans mettre cure
De dépens faire avec mesure.
Quand j'étais belle, en ce beau temps,
L'idole fus de tant de gens,
Que j'eusse été trop riche dame
Si sage fusse, sur mon âme,
Car plus d'un en mes lacs fut pris.
Mais ce que l'un m'avait remis,
Par saint Thibaud, par Dieu mon maître,
Tretout le donnais à un traître
Qui trop de honte me faisait;
Mais plus que tous il me plaisait.
Mon ami j'appelais maint autre,
Mais seul j'aimais ce bon apôtre
Qui, sachez-le, ne me prisait
Un pois et bien me le disait.
Oncques ne vis canaille pire,
Car patiente en mon martyre,
Putain commune me clamait
Ce ribaud qui point ne m'aimait.
Femme est de pauvre intelligence,
Et je fus femme sans doutance.
Nul homme qui m'aimât n'aimai;
Mais il m'eût, le monstre, entamé
L'épaule ou la tête cassée,
J'aurais, je crois, sa main baisée.
En vain me faisait-il souffrir,
Je le faisais sur moi venir;
Il savait si bien sa paix faire!
Oui, tant m'eût-il fait de misère,
Tout mon corps eût-il malmené,
Battu, noirci de coups, traîné,
Que de la place se méust,15105.
Jà tant dit honte ne m'éust,
Que de pex ne m'amonestast[94],
Et que lors ne me rafaitast,
Si r'avions et pez et concorde.
Ainsinc m'avoit prise à sa corde,
Car trop estoit fiers rafaitierres
Li faus, li traïstres, li lierres.
Sans celi ne poïsse vivre,
Celi vosisse tous jors sivre:
S'il foïst, bien l'alasse querre
Jusqu'à Londres en Angleterre.
Tant me plut et tant m'abeli,
Qu'à honte me mist, et je li:
Car il menoit les grans aviaus
Des dons qu'il ot de moi tant biaus:
Ne n'en metoit nus en espernes,
Tout jooit as dez en tavernes;
N'onques n'aprist autre mestier,
N'il ne l'en iert lors nul mestier,
Car tant li livroie à despendre,
Et ge l'avoie bien où prendre
Tous li mondes iert mes rentiers,
Et il despendoit volentiers,
Et tous jors ert en ribaudie,
Tretout frioit de lecherie:
Tant par avoit la bouche tendre,
C'onc ne volt à nul bien entendre;
N'onc vivre ne li abelit
Fors en oiseuse et en délit.
En la fin l'en vi mal-bailli,
Quant li dons me furent failli:
Povres devint et pain querant,
Et ge n'oi vaillant ung seran.
Tant m'eût-il lacéré la face,15271.
Qu'avant d'abandonner la place
Il lui fallait crier merci.
De ses injures tout marri,
Pour obtenir paix et concorde,
Lui qui me tenait à sa corde
Si bien pourtant, il suppliait[94]
Et d'amour me rassasiait;
Car il était à ce jeu maître,
Le fourbe, le larron, le traître!
Je ne pouvais vivre sans lui,
Et partout je l'aurais suivi,
S'il eût fui, par toute la terre,
Jusqu'à Londres en Angleterre.
Tant il me plut, tant il m'aima,
Que l'un l'autre à honte mena,
Car il faisait grande bombance
De ce qu'avais en abondance;
Rien en épargne ne mettait
Et tout aux tavernes jouait.
Il ne voulut jamais apprendre
D'autre métier, car, à bien prendre,
Oncques n'en sentit le besoin,
Car moi-même je prenais soin
De subvenir à sa dépense.
J'avais où puiser d'assurance,
Tout le monde était mes rentiers,
Et lui dépensait volontiers,
Et tout friand de lécherie
En débauches passait sa vie.
Il ne voulait vivre et mourir
Qu'en la paresse et le plaisir,
Et tant avait la bouche tendre
Qu'au bien oncques ne sut entendre.
N'onques n'oi seignor espousé15139.
Lors m'en vins, si cum dit vous é,
Par ces buissons gratant mes temples.
Cist miens estaz vous soit exemples,
Biau douz filz, et le retenez;
Si sagement vous demenez,
Que miex vous soit de ma mestrie:
Car quant vostre Rose iert flestrie,
Et les chanes vous assaudront,
Certainement li don faudront.
L'Acteur.
Ainsinc la Vielle a sermonné:
Bel-Acueil, qui mot n'a sonné,
Très-volentiers tout escouta.
De la Vielle mains se douta
Qu'il n'avoit onques fait devant,
Et bien se vet aparcevant
Que, se ne fust por Jalousie
Et ses portiers où tant se fie,
Au mains les trois qui li demorent,
Qui tous jors par le chastel corent
Tuit forcené por le défendre,
Legier fust le chastel à prendre:
Mès jà n'iert pris si cum il cuide,
Tant i metent cil grant estuide.
De Male-Bouche qui mors iere,
Ne faisoit nus d'eus lede chiere,
On le vit enfin malheureux,15305.
Les dons nous manquant à tous deux,
Chercher son pain à toute enseigne,
Car je n'avais vaillant un peigne
Et n'avais personne épousé.
Lors m'en vins, comme dit vous ai,
En ces lieux me grattant l'oreille.
Que mon exemple vous conseille,
Retenez-le bien, mon enfant.
Conduisez-vous si sagement
Qu'au moins ma longue expérience
Vous soit utile en votre enfance;
Car lorsque vos cheveux un jour
Blanchiront, et lorsqu'à son tour
Votre Rose sera flétrie,
Les dons fuiront, n'en doutez mie.
L'Auteur.
Ainsi la Vieille a sermonné.
Bel-Accueil, qui mot n'a sonné,
Très-volontiers fut tout oreille,
Moins se méfia de la Vieille
Dès lors qu'il n'avait fait devant,
Et bien alla s'apercevant
Que, n'était cette Jalousie
Et ses portiers où tant se fie
(Au moins les trois encor vivants,
Toujours par le castel courants
Tout forcenés pour le défendre),
Ce castel fut facile à prendre;
Mais jamais il ne sera pris,
Tant veillent tous, à son avis.
Nul d'eux certes au cœur ne touche
La mort du vilain Malebouche;