Quand à mon aide saint ni sainte
Ne viendrait, de lui je n'ai crainte;
Vassal, vassal, si Dieu m'entend,
Je ne sais certes pas comment
Je ne vous casse pas la tète.
L'Amant.
Lors Honte accourt et Peur se jette,
Quand ouïrent le paysan,
Fuyez, fuyez, fuyez disant.
S'il eût à ce borné sa fable!
Mais c'est lui qui mena le diable,
Et saints et saintes en chassa;
Quel perfide hôte avons-nous là!
Lors se courroucent et forcennent
Et d'un commun accord me prennent
Tous trois et repoussent les poings:
«Vous n'en aurez, font-ils, ni moins
Ni plus que ce qu'avez pu prendre;
Malement vous savez entendre
Ce que Bel-Accueil vous offrit,
Quand lui parler il vous souffrit.
Gaîment il vous offrit sa chose,
Mais honnêtement, je suppose.
Sans souci de l'honnêteté,
L'offre simple avez accepté,
Non pas au sens qu'on la doit prendre,
Car voici comme il faut l'entendre.
Pour prud'homme, service offrir,
Ce n'est certes pour mal agir,
Je n'entends pas d'autre service.
Mais dam tricheur, sans artifice,
Pourquoi ses discours, dites-nous,
Dans le droit sens ne prenez-vous?
15479. Prendre les si vilainement
Vous vint de rude entendement,
Ou vous avés apris d'usage
A contrefaire le fol sage.
Il ne vous offri pas la Rose,
Car ce n'est mie honeste chose,
Ne que requerre li doiés,
Ne que sans requerre l'aiés,
Et quant vos choses li offristes,
Cele offre, comment l'entendistes?
Fu-ce por li venir lober,
Ou por li sa robe rober?
Bien le traïssiés et boulés,
Qui servir ainsinc le voulés,
Por estre privés anemis:
Jà n'ert-il riens en livre mis
Qui tant puist nuire, ne grever;
Se de duel deviés crever,
Si nel' devons-nous pas cuidier,
Ce porpris vous convient vuidier.
Maufez vous i font revenir;
Car bien vous déust sovenir
Qu'autrefois en fustes chaciés:
Or tost aillors vous porchaciés.
Sachiés cele ne fu pas sage
Qui quist a tel musart passage;
Mès ne sot pas vostre pensée,
Ne la traïson porpensée:
Car jà quis ne le vous éust,
Se tel desloiauté séust.
Moult refu certes decéus
Bel-Acueil li desporvéus.
Quant vous reçut en sa porprise,
Il vous cuidoit faire servise,
15661. Où vous avez appris l'usage
De faire le fol, quoique sage,
Ou comprendre si vilement
Vous vient de dur entendement.
Il ne vous offrit pas la Rose;
Car ce n'est mie honnête chose
Que telle grâce requérir
Ou sans demander obtenir.
Et comment donc l'offre entendîtes,
Lorsque vos choses lui offrîtes?
Était-ce donc pour l'enjôler
Ou pour sa robe lui voler?
Par trahison et par malice
Vous offriez votre service
Sous le masque de l'amitié!
Jamais livre n'a publié
Maxime plus abominable.
Quand de deuil, et c'est peu probable,
Vous en devriez là crever,
Ce pourpris il vous faut vider,
Dont je vous ai chassé naguère.
Ailleurs, vous dis-je, allez, arrière!
Car il vous en doit souvenir,
Le diable vous fit revenir!
Guère ne fut la Vieille sage
D'ouvrir à tel sot le passage,
Car ouvert onques ne vous l'eût
Si telle déloyauté sût;
Mais ne savait votre pensée
Ni la trahison pourchassée.
Moult fut certainement déçu
Bel-Accueil pris au dépourvu
Quand au pourpris fut vous attendre;
Il croyait service vous rendre
15513. Et vous tendes à son damage;
Par foi tant en a chien qui nage,
Quant est arrivés, s'il aboie.
Or querés aillors vostre proie,
Et hors de ce porpris alés.
Nos degrés tantost avalés
Debonnairement et de gré,
Ou jà n'i conterés degré;
Car tiex porroit tost ci venir,
S'il vous puet bailler et tenir,
Qui les vous fera mesconter,
S'il vous i devoit afronter.
Sire fox! sire outrecuidiés,
De toutes loiautés vuidiés,
Bel-Acueil que vous a forfait?
Por quel pechié, por quel forfait
L'avés si-tost pris à haïr
Qui le volés ainsinc trahir?
Et maintenant li offriés
Tretout quanque vous aviés:
Est-ce por ce qu'il vous reçut,
Et nous et li por vous déçut,
Et vous offrit li damoisiaus[98]
Tantost ses chiens et ses oisiaus?
Sache-il folement se mena,
Et de tant cum il fait en a,
Et por ore, et por autrefois,
Si nous gart Diex et sainte Fois,
Jà sera mis en tel prison,
C'onc en si fort n'entra pris hon:
En tex aniaus sera rivés,
Que jamès jor que vous vivés
Ne le verrés aler par voie,
Quant ainsinc nous trouble et desvoie;
Et son dommage vous voulez!
A chien nageant vous ressemblez
Et qui, touchant la rive, aboie.
Or cherchez ailleurs votre proie,
Dehors de ce pourpris allez,
Et nos degrés tôt dévalez
De bon gré, d'une fuite prompte,
Ou n'en saurez jamais le compte;
Car tel pourrait bientôt venir,
Et qui, s'il vous pouvait tenir,
Les ferait compter quatre à quatre,
S'il vous voyait céans ébattre.
Sire fou, sire outrecuidé,
De toute loyauté vidé,
Qu'a donc pu Bel-Acueil vous faire?
Quel forfait, quelle peine amère
Vous le fit donc sitôt haïr
Que le vouliez ainsi trahir?
Et lorsque votre chose toute
Vous lui veniez offrir, sans doute
C'était afin qu'il vous reçût,
Et pour vous nous et lui déçût,
Vous laissant, le damoisel tendre[98b],
Jusqu'à ses chiens, ses oiseaux prendre?
Oui, follement il s'est conduit
Et, Dieu nous garde! tant nous fit
Tout à l'heure et jadis d'injure,
Que, par sainte Foi, je vous jure,
En prison telle on le mettra
Qu'onc en si dure homme n'entra:
Et d'une chaîne si jolie
Rivé sera, que de la vie
Ne le verrez par voie aller
Pour nous tromper et nous troubler.