16065. Ou que trop la graine esmovroit,
Ou qu'autre graine i aplovroit
Dont la Rose seroit chargiée.
Dieu doint que tel graine n'i chiée!
Trop nous en pourroit meschéoir:
Car, ains qu'ele en poïst chéoir,
Tost en porroit, sans resortir,
La Rose du tout amortir;
Ou se d'amortir eschapoit,
Et li vens tex cops i frapoit
Que les graines s'entremellassent,
Que de lor fez la flor grevassent,
Que des foilles, en son descendre,
Féist aucune où que soit fendre,
Et par la fente de la foille
(Laquel chose jà Diex ne voille!)
Parust desous li vers boutons[110],
L'en diroit par tout que gloutons
L'auroient tenuë en saisine.
Nous en aurions la haïne
Jalousie qui le sauroit,
Qui du savoir tel duel auroit
Qu'à mort en serions livré;
Maufez vous ont si enivré.
L'Acteur.
Dangier crie: Secors! secors!
Atant es-vous Honte le cors
Vient à Pitié, si la menace,
Qui trop redoute sa menace.
16249. Dont nous aurons dommage et perte,
Si notre porte il trouve ouverte;
Car trop la graine secoûra
Ou d'autre graine y sèmera,
Qui trop surchargera la Rose.
Dieu nous garde de telle chose!
Trop de mal nous pourrait échoir,
Car cette graine, avant de choir,
Sans sortir même de la Rose,
Pourrait de sa mort être cause.
Et quand la mort l'épargnerait,
Si le vent tels coups y frappait
Que les graines s'entremêlassent
Et de leur faix la fleur grevassent,
Ou faisait du choc, par hasard,
Fendre une feuille quelque part:
S'il advenait (Dieu ne le veuille!),
Que par la fente de la feuille
Apparût le vermeil bouton[110b],
On dirait partout que glouton
L'aurait possédée et flétrie.
Nous en aurions de Jalousie
La haine, qui bien le saurait
Et tel deuil en ressentirait,
Qu'il nous faudrait cesser de vivre.
C'est le diable qui vous enivre!
L'Auteur.
Secours! secours! hurle Danger.
Honte alors de Pitié charger
En toute hâte, la menace
Et l'effrayant de sa menace:
Honte.
16093. Trop avés, dist-ele, vescu,
Ge vous froisserai cest escu,
Vous en gerrés encui par terre:
Mal empréistes ceste guerre.
L'Acteur.
Honte porte une grant espée
Clere, bien faite et bien trempée,
Qu'ele forgea douteusement
De soussi, d'aparçoivement.
Fort targe avoit qui fu nommée
Doute de male-renommée:
De tel fust l'avoit-ele faite,
Mainte langue ot au bort portraite.
Pitié fiert si que trop la ruse,
Près que ne la rendi confuse;
Atant i est venus Deliz[111],
Biaus bachelers frans et esliz[112].
Cil fist à Honte une envaïe;
Espée avoit de plesant vie,
Escu d'aise (dont point n'avoie),
Bordé de solas et de joie.
Honte fiert; mès ele se targe
Si resnablement de sa targe,
Conques li cops ne li greva,
Et Honte requerre le va,
Si fiert Délit par tel angoisse,
Que sor le chief l'escu li froisse,
Et l'abat jus tout estendu.
Jusqu'as dens l'éust porfendu,
Quant Diex amene ung bacheler
Que l'en apele Bien-Celer.
16279. Honte.
Trop avez, dit-elle, vécu;
Je vous froisserai cet écu
Et vous renverserai par terre.
Malheur à vous qui cette guerre
Entreprîtes si follement.
L'Auteur.
Honte brandissait fièrement
En sa main une longue épée,
Claire, bien faite et bien trempée,
Qu'elle forgea secrètement
De vigilance et de tourment.
Grand' targe avait qui fut nommée
Crainte de male-renommée,
C'est de ce bois qu'elle la fit,
Et mainte langue au bord peignit.
Si fort elle frappe en la tête
Pitié, que confuse l'arrête.
Mais Désir accourt aussitôt[111b],
Beau, franc et gentil jouvenceau[112b];
A Honte il pousse en grand' furie.
Glaive avait de plaisante vie
Écu d'aise (que je n'ai pas)
Bordé de joie et de soulas.
Honte il frappe; mais elle lève
Si bien sa targe, que le glaive
Arrêté point ne la greva,
Et Honte à son tour à lui va
Et le frappe par telle angoisse,
Que sur son chef l'écu lui froisse,
L'abat sur la terre étendu,
Et jusqu'aux dents l'eût pourfendu,
16123. Bien-Celer fut moult bon guerriers,
Sages et veziés, et fiers;
En sa main une coie espée
Ainsinc cum de langue copée.
Si la brandist sans faire noise,
Qu'en ne l'oïst pas d'une toise,
Qu'el ne rent son, ne resbondie,
Jà si fort ne sera brandie.
Ses escus ert de leu-repost,
Onques geline en tel ne post,
Bordé de séures alées,
Et de revenuës celées:
Hauce l'espée, et puis fiert Honte
Tel cop, qu'à poi qu'il ne l'afronte;
Honte en fu tretoute estourdie.
Bien-Celer.
Honte, dit-il, jà Jalousie
La dolereuse, la chetive,
Ne le saura jor qu'ele vive;
Bien vous en asséureroie,
Et de ma main fianceroie;
S'en feroie cent seremens,
N'est-ce grans asséuremens?
Puis que Male-Bouche est tués,
Prise estes: ne vous remués.