Jusqu'à tant que Deucalion18555
Lui en fit l'explication:
«Tel est le sens, dit-il, ma chère,
Notre grand'mère, c'est la terre,
Et les pierres, je vous le dis,
Ce sont ses os, à mon avis,
Qu'il nous faut jeter par derrière
Pour notre lignage refaire.»
Lors donc, comme dame Thémis
Leur avait en l'oreille mis,
Ensemble tous les deux ils firent,
Et maintenant hommes saillirent
Des pierres que Deucalion
Jetait par bonne intention;
De Pyrrha saillirent les femmes
Toutes vives de corps et d'âmes.
Tels sont des humains les parents
Qui transmirent à leurs enfants
Leur dureté d'âges en âges.
Adonc ouvrèrent comme sages
Ceux-ci qui leurs jours par vaisseau
Garantirent de la grande eau;
Ainsi tous feraient, sans doutance,
S'ils le pouvaient savoir d'avance.
Si famine devait venir,
Qui si bien fit les blés faillir,
Que gens de faim tous mourir dussent,
De blé pour ce que point ils n'eussent,
Ils en pourraient tant retenir
Avant qu'elle put advenir,
Deux ans devant, ou trois, ou quatre,
Que le peuple pourrait abattre
La faim, peuple gros et menu,
Quand le manque serait venu,

Si cum fist Joseph en Egipte,18353
Par son sens et par sa mérite,
Et faire si grant garnison,
Qu'il en porroient garison
Sans fain et sans mesese avoir:
Ou s'il pooient ains savoir
Qu'il déust faire outre mesure
En yver estrange froidure,
Il metroient avant lor cures
En eus garnir de vestéures,
Et de bûches à charretées
Por faire feu en cheminées,
Et joncheroient lor maisons,
Quant vendroit la froide saisons,
De bele paille nete et blanche,
Qu'il porroient prendre en lor granche,
Et clorroient huis et fenestres,
Si en seroit plus chaut li estres,
Ou feroient estuves chaudes,
En quoi lor baleries baudes
Tuit nuz porroient demener,
Quant l'air verroient forcener,
Et geter pierres et tempestes,
Qui tuassent as champs les bestes,
Et grans flueves prendre et glacier.
Jà tant nes sauroit menacier
Ne de tempestes, ne de glaces,
Qu'il ne risissent des menaces,
Et karoleroient léans
Des periz quites et réans:
Bien porroient l'air escharnir,
Si se porroient-il garnir.
Mès se Diex n'i faisoit miracle
Par vision ou par oracle,

(Comme fit Joseph en Égypte18589
Par son bon sens et son mérite),
Et si bonne provision
Pour tretoute la nation
A rassembler si bien entendre,
Qu'ils pussent l'abondance attendre
Sans faim et sans mésaise avoir.
Ou s'ils pouvaient avant savoir
Que dût sévir outre mesure
En hiver étrange froidure,
Ils mettraient leurs cures avant
A se garnir de vêtement
Et de bûches à charretées
Pour faire feux en cheminées,
Et puis joncheraient leur maison,
Quand viendrait la froide saison,
De belle paille blanche et saine
Qu'ils prendraient en leur grange pleine,
Cloraient les fenêtres et l'huis
Pour que plus chaud fût le logis,
Ou feraient étuves chauffées
Où pendant les longues veillées
Tout nus pourraient danses mener
Quand l'air ils verraient forcener,
Et jeter pierres et tempêtes
Qui dans les champs tueraient les bêtes,
Et grands fleuves prendre et glacer.
L'air aurait beau les menacer
Et de tempêtes et de glaces,
Ils se riraient de ses menaces
Et karoleraient au dedans
De périls quittes et chantants,
Bien pourraient railler les tempêtes
Et meure en sûreté leurs têtes.

Il n'est hons, de ce ne dout mie,18387
S'il ne set par astronomie
Les estranges condicions,
Les diverses posicions
Des cors du ciel, et qu'il regart
Sor quel climat il ont regart,
Qui ce puisse devant savoir
Par science ne par avoir.
Et quant li cors a tel poissance,
Qu'il fuit des ciex la destrempance[33],
Et lor destorbe ainsinc lor euvre,
Quant encontre eus ainsinc se queuvre,
Et plus poissant, bien le recors,
Est force d'ame que de cors:
Car cele meut le cors et porte,
S'el ne fust, il fust chose morte.
Miex donc et plus legierement,
Par us de bon entendement,
Porroit eschiver Franc-Voloir
Quanque le puet faire doloir,
N'a garde que de riens se duelle,
Por quoi consentir ne s'i vuelle,
Et sache par cuer ceste clause,
Qu'il est de sa mesaise cause.
Foraine tribulacion
N'en puet fors estre occasion,
N'il n'a des destinées garde.
Se sa nativité regarde,
Et congnoist sa condicion,
Que vaut tel prédicacion?
Il est sor toutes destinées,
Jà si ne seront destinées.
Des destinées plus parlasse,
Fortune et cas déterminasse,

Mais, sans un miracle divin,18623
Ou sans un oracle certain,
Nul homme n'est, n'en doutez mie,
S'il ne sait par astronomie
Des astres les conditions
Et l'objectif de leurs rayons,
Qui le puisse savoir d'avance,
Ni par avoir, ni par science.
Or si le corps peut seul braver
Impunément et entraver
Des cieux la fatale influence,
Contre eux se gardant par avance,
Donc plus puissants sont les ressorts
De l'âme certes que du corps,
Puisqu'elle meut le corps et porte;
Sans elle il serait chose morte.
Mieux donc et plus facilement,
Par us de bon entendement,
Le libre arbitre peut se rire
De tout ce qui lui pourrait nuire,
Et nul droit n'a de se douloir,
Puisqu'avant se devait pourvoir.
Qu'il sache par cœur cette clause,
Qu'il est de sa mésaise cause,
Et sur d'autres qu'il aurait tort
De rejeter son déconfort.
Que des destins donc il n'ait garde;
Si sa nativité regarde
Et connaît sa condition,
Que vaut telle prédiction?
Il est dessus les destinées
Tant soient-elles prédestinées.
Longtemps encor j'en parlerais
Et maints cas déterminerais,