Se méconnaissent par nature[34];18725
Car s'ils avaient, je vous assure,
Parole et penser, et savoir,
Pour se connaître et pour vouloir,
Triste serait l'humain partage.
Jamais le destrier sauvage
Ne se serait laissé dompter
Ni par son cavalier monter,
Le bœuf n'eût sa tête cornue
Pliée au joug de la charrue.
Jamais mulet, âne, chameau
N'eût pour l'homme porté fardeau.
L'éléphant à la haute échine,
Qui de son nez trompe et bruine
Et s'en pait du soir au matin
Comme un homme fait de sa main,
Le chien, ni le chat, pour son maître
N'eût voulu l'homme reconnaître.
Ours, lion, tigre, sanglier,
Tous voudraient l'homme exterminer.
Les rats en feraient leur pâture
En son lit, par la nuit obscure;
Et l'oiselet pour nul appeau
Ne mettrait en péril sa peau,
Mais s'en viendrait, pour nuire à l'homme,
Lui crever l'œil pendant son somme.
Et s'il répondait à ceci
Qu'il les croit tous à sa merci,
Puisqu'il sait façonner armures,
Haumes, hauberts et lances dures,
Arbalètes et javelots,
Ainsi feraient les animaux.
N'ont-ils pas singes et marmotes
Qui leur feraient de bonnes cotes

Car ceulx ovreroient des mains,18523
Si n'en vaudraient mie mains;
Et porroient estre escrivain.
Il ne seroient jà si vain
Que tretuit ne s'asostillassent
Comment as armes contrestassent,
Et quiexques engins referoient
Dont moult as hommes greveroient:
Néis puces et orillies,
S'eles s'ierent entortillies
En dormant dedens lor oreilles,
Les greveroient à merveilles:
Paous néis, sirons et lentes,
Tant lor livrent sovent ententes,
Qu'il lor font lor euvres lessier,
Et eus flechir et abessier,
Ganchir, torner, saillir, triper,
Et dégrater, et défriper,
Et despoiller et deschaucier,
Tant les puéent-il enchaucier.
Mouches néis, à lor mengier,
Lor mainent sovent grant dangier,
Et les assaillent ès visaiges,
Ne lor chaut s'il sunt rois ou paiges.
Formis et petites vermines
Lor feroient trop d'ataïnes,
S'il ravoient d'eus congnoissance:
Mès voirs est que ceste ignorance
Lor vient de lor propre nature.
Mès raisonnable créature,
Soit mortex hons, soit divins anges,
Qui tuit doivent à Diex loanges,
S'el se mescongnoist comme nices,
Ce defaut li vient de ses vices

De cuir, de fer, voire pourpoints?18759
Pourquoi ne feraient-ils des points
Aussi bien que lui, toute somme,
Puisqu'ils ont des mains comme l'homme?
Ils pourraient même être écrivains,
Et ne seraient jamais si vains
Que tretous ne s'industriassent
Comment aux armes bataillassent,
Et mille et mille engins feraient
Dont l'homme à leur tour grèveraient.
Jusqu'à la puce, au perce-oreille
Qui les grèverait à merveille
S'il se faufilait tortillant
Par son oreille, en son dormant.
Et le pou, le ciron, du reste,
La punaise tant le moleste,
Tant lui livre de durs assauts
Qu'elle le fait par mille sauts
Bondir et laisser son ouvrage,
Tourner, gambader avec rage,
Se gratter et se tortiller,
Se déchausser, se dépouiller,
Se courber, se tordre l'échine.
La mouche même, si taquine,
Souvent, quand il prend son manger,
Lui fait courir maint grand danger,
Et le chatouillant au visage,
D'un roi se rit comme d'un page.
Les vermisseanx et les fourmis
Lui feraient aussi trop d'ennuis
S'ils avaient de soi connaissance.
Donc on voit que cette ignorance
De leur nature est bien le fruit.
Mais l'être raisonnable, lui,

Qui le sens li troble et enivre:18557
Car il puet bien Raison ensivre,
Et puet de franc voloir user:
N'est riens qui l'en puist escuser.
Et por ce tant dit vous en ai,
Et tex raisons i amenai,
Que lor jangles vueil estanchier,
N'est riens qui les puist revanchier.
Mès por m'entencion porsivre,
Dont ge voldroie estre délivre
Por ma dolor que g'i recors,
Qui me troble l'ame et le cors,
N'en vueil or plus dire à ce tor,
Vers les ciex arrier m'en retor,
Qui bien font quanque faire doivent
As créatures qui reçoivent
Les célestiaus influances,
Selonc lor diverses sustances.
Les vens font-il contrarier,
L'air enflamber, braire et crier,
Et esclaircir en maintes pars
Par tonnoirres et par espars,
Qui taborent, timbrent et trompent
Tant que les nuës se desrompent
Par les vapors qu'il font lever.
Si lor fait les ventres crever
Li chalor et li movemens,
Par orribles tornoiemens,
Et tempester et giter foudres,
Et par terre eslever les poudres,

Qu'il soit humain ou qu'il soit ange,18793
Qui tous doivent â Dieu louange,
Quand il se méconnaît, le sot,
De ses vices vient ce défaut
Qui ses sens trouble et qui l'enivre;
Car il peut, s'il veut, Raison suivre
Et de son libre arbitre user;
Rien n'est qui l'en puisse excuser.
Or si j'ai sur le libre arbitre
Tant discouru dans ce chapitre,
C'est pour sa fourbe démasquer,
Sans qu'il y puisse répliquer.
Mais pour, bon Génius, parfaire
Ma résolution première.
Et guérir mon âme et mon cœur
De leur trop cuisante douleur,
Sur ce sujet je veux me taire
Et revenir aux cieux arrière,
Qui toujours, eux, font leur devoir
Vers tout ce qui doit recevoir
Les sidérales influences,
Selon les diverses substances.
Ils font les vents contrarier,
L'air enflammer, bruire et crier,
Et font édaircir l'atmosphère,
En maintes parts, par le tonnerre
Et par les éclairs, qui soudain
Frappent dessus leur tambourin,
Qui roulent, qui grondent, qui trompent,
Tant qu'enfin nuages se rompent
Par les vapeurs qu'il font lever.
Car le ventre ils leur font crever
Et tempêter et jeter foudres,
Et par terre élever les poudres