Dans ses vers le divin Horaces19533
De leur amour et de leurs grâces.
Non, les rois ne méritent pas
Que les cieux daignent leur trépas
Annoncer plus que d'un autre homme,
Car leur corps ne vaut une pomme
Plus que le corps d'un charretier,
Ou d'un clerc ou d'un écuyer;
Car je les fais semblables être;
Voyez-les au moment de naître.
Pour moi semblables sont et nus,
Forts et faibles, gros et menus,
Quant à leur humaine nature;
Entre eux c'est l'égalité pure.
Fortune apporte le restant
Qui ne sait être permanent;
Car ses biens à son plaisir donne
Sans songer à quelle personne,
Et tout ravit et ravira
Toutes les fois qu'elle voudra.

XCIX
Comment Nature proprement
Devise bien certainement
La vérité, de quoi Noblesse
Vient, et nous en donne l'adresse.
Et si quelqu'un me contredit
De sa race et s'enorgueillit,
S'écriant qu'est le gentilhomme
(Ainsi que le peuple les nomme)
De meilleure condition,
Par sa naissance et son blason,

Que cil qui les terres cultivent,19307
Ou qui de lor labor se vivent:
Ge respons que nus n'est gentis,
S'il n'est as vertus ententis,
Ne n'est vilains, fors par ses vices
Dont il pert outrageus et nices.
Noblece vient de bon corage,
Car gentillece de lignage
N'est pas gentillece qui vaille,
Por quoi bonté de cuer i faille,
Por quoi doit estre en li parans
La proece de ses parens
Qui la gentillece conquistrent
Par les travaux que grans i mistrent,
Et quant du siecle trespasserent,
Toutes lor vertus emporterent,
Et lessierent as hoirs l'avoir;
Que plus ne porent d'aus avoir.
L'avoir ont, plus riens n'i a lor,
Ne gentillece, ne valor,
Se tant ne font que gentil soient
Par sens ou par vertu qu'il aient.
Si r'ont clers plus grant avantage
D'estre gentiz, cortois et sage,
(Et la raison vous en diroi,)
Que n'ont li princes ne li roi
Qui ne sevent de letréure;
Car li clers voit en escriture
Avec les sciences provées,
Raisonables et desmonstrées,
Tous maus dont l'en se doit retraire,
Et tous les biens que l'en puet faire:
Les choses voit du monde escrites,
Si cum el sunt faites et dites.

Que ceux qui les terres cultivent19563
Ou du travail de leurs mains vivent,
Moi je réponds que nul, sans plus,
N'est noble que par ses vertus
Et n'est vilain que par ses vices,
Son orgueil et ses fols caprices.
Noblesse vient de la valeur,
Car si manque bonté de cœur,
Pour moi noblesse de naissance
N'est rien qui vaille, sans doutance.
Le noble doit montrer aux yeux
La prouesse de ses aïeux,
Qui leur noblesse avait conquise
De par mainte grande entreprise.
Or du monde ils sont disparus,
Emportant toutes leurs vertus
Et simplement leurs biens laissèrent,
Dont leurs descendants héritèrent,
Qui l'avoir ont, rien plus n'est leur,
Pas plus noblesse que valeur,
S'ils ne font tant que nobles soient
Par sens et valeur qu'ils déploient.
Plus d'avantage a donc cent fois
Le clerc d'être noble et courtois
(Et la raison vais vous en dire),
Qu'un roi qui, malgré son empire,
N'est, hélas! rien moins que savant.
Car le clerc en écrits apprend
Avec les sciences prouvées,
Raisonnables et démontrées,
Les maux dont on doit s'écarter
Et les biens qu'on peut pratiquer:
Les choses voit du monde écrites
Comme elles sont faites et dites,

Il voit ès anciennes vies19341
De tous vilains les vilenies,
Et tous les faiz des cortois hommes,
Et des cortoisies les sommes:
Briefment, il voit escrit en livre
Quanque l'en doit foïr ou sivre;
Par quoi tuit clerc, desciple et mestre,
Sunt gentiz ou le doivent estre;
Et sachent cil qui ne le sont,
C'est por lor cuers que mauvès ont:
Qu'il en ont trop plus d'avantages
Que cil qui cort as cers ramages.
Si valent pis que nule gent
Clerc qui le cuer n'ont noble et gent,
Quant les biens congnéus eschivent,
Et les vices véus ensivent;
Et plus pugnis devroient estre
Devant l'emperéor celestre
Clers qui s'abandonnent as vices,
Que les gens laiz, simples et nices
Qui n'ont pas les vertus escrites,
Que cil tiennent vils et despites.
Et se princes sevent de letre,
Ne s'en puéent-il entremetre
De tant lire et de tant aprendre,
Qu'il ont trop aillors à entendre.
Par quoi por gentillece avoir,
Ont li clerc, ce poés savoir,
Plus bel avantage et greignor
Que n'ont li terrien seignor.
Et por gentillece conquerre
Qui moult est honorable en terre,
Tuit cil qui la vuelent avoir,
Ceste rieule doivent savoir:

Et dans l'histoire des anciens19597
Voit les bassesses des vilains
Auprès des glorieuses vies
Des héros et leurs courtoisies.
Bref, écrit en livres il voit
Ce que fuir, ce que suivre il doit.
Les clercs donc, ou disciple ou maître,
Nobles sont tous ou doivent l'être,
Et partant ceux qui ne le sont,
C'est par leur cœur que mauvais ont;
Car ils ont trop plus d'avantages
Que ceux qui courent cerfs sauvages.
Donc valent pis que nulle gent
Clers qui n'ont le cœur noble et gent,
Lorsqu'à bon escient esquivent
Les vertus et les vices suivent,
Donc devraient être plus punis,
Par l'empereur du paradis,
Les clers qui se livrent aux vices
Que vilains simples et novices,
Clercs qui méprisent les vertus
Que gens qui n'ont bons livres lus.
Or quand est lettré d'aventure
Un prince, il ne peut mettre cure
A s'instruire dans les écrits,
Car trop ailleurs a de soucis.
Aussi pour acquérir noblesse,
Les savants ont, je le confesse,
Plus d'avantages et meilleurs
Que n'ont les terriens seigneurs.
Car cette noblesse si chère
Et tant honorable sur terre,
Tous ceux qui la veulent avoir
Cette règle doivent savoir: