Ainsi vont tretous les humains16809
Fuyant la Mort par cent chemins.
Mort qui de noir se teint la face
Les suit et leur donne la chasse
Jusqu'à ce que les ait atteints,
Car Mort pourchasse les humains
Dix ans ou vingt, trente ou quarante,
Cinquante, ou soixante, ou septante,
Voire octante, nonante ou cent,
Et s'en va tous les dépeçant;
Et si quelques-uns elle en passe,
Vite revient et ne se lasse
Tant que les tienne en ses liens,
Malgré tous les chirurgiens.
Les médecins même ont beau faire,
Nul ne peut à Mort se soustraire
Par Hypocrate ou Gallien[3b],
Qui pourtant s'y connaissaient bien.
Razis, Constantin, Avicène[4b]
Y ont tretous laissé leur couenne.
Rien ne sert, hélas! de courir;
Personne ne peut la Mort fuir.
Ainsi Mort, qui n'est oncques soûle,
Gloutement les pièces engoule
Tant par terre et mer les poursuit
Qu'en la fin toutes les saisit.
Mais chacune si bien l'esquive
Qu'à nulle heure la Mort n'arrive
Toutes ensemble à les saisir
Et d'un coup les anéantir.
Car encor n'en restât-il qu'une,
Resterait la forme commune;
Par le Phénix la preuve en est
Qui toujours seul vit et renaît.

Tous jors est-il ung seul Fenis,16643
Et vit ainçois qu'il soit fenis
Par cinq cens ans; au darrenier
Si fait ung feu grant et plenier
D'espices, et s'i boute et s'art,
Ainsinc fait de son cors essart.
Mès por ce que sa forme garde,
De sa poudre, combien qu'il s'arde,
Ung autre Fenis en revient,
Où cil méismes, se Dé vient,
Que Nature ainsinc resuscite,
Qui tant à l'espece profite:
Qu'ele perdroit du tout son estre,
S'el ne faisoit cestui renestre,
Si que se Mort Fenis devore,
Fenis toutevois vis demore.
S'el en avoit mil devorés,
Si seroit Fenis demorés.
C'est Fenis la commune forme,
Que Nature ès pieces reforme,
Qui du tout perduë seroit,
Qui l'autre vivre ne lerroit.
Ceste maniere néis ont
Trestoutes les choses qui sont
Desouz le cercle de la lune,
Que s'il en puet demorer une,
S'espece tant en li vivra,
Que jà Mort ne la consivra.
Mès Nature douce et piteuse,
Quant el voit que Mort l'envieuse
Entre li et corrupcion
Vuelent metre à destruccion
Quanqu'el trueve dedens sa forge,
Tous jors martele, tous jors forge,

Il n'est qu'un seul Phénix sur terre16843
Qui jusqu'à son heure dernière
Vit cinq cents ans. En dernier lieu,
Il fait d'épices un grand feu
Et s'y jette, sans plus attendre,
Pour réduire son corps en cendre;
Mais l'espèce ne périt pas.
De sa cendre, après son trépas,
Un autre Phénix prend naissance,
Ou le même, par l'ordonnance
De Dieu; Nature ainsi refait
L'espèce que Mort menaçait.
Phénix, c'est la commune forme
Que Nature toujours reforme
Et qui bientôt disparaîtrait
Si vif un autre ne restait.
L'espèce perdrait tout son être
S'elle ne le faisait renaître,
Si bien que quand Phénix est mort,
Phénix vivant demeure encor.
Mille la Mort dévorât-elle,
L'espèce est toujours éternelle.
Ce privilége de même ont
Tretoutes les choses qui sont
Dessous le cercle de la lune;
Pourvu que seule en demeure une,
L'espèce se perpétûra,
Et jamais Mort ne l'éteindra.
Mais Nature douce et piteuse,
Quand elle voit Mort l'envieuse,
Qu'accompagne corruption,
Vouloir mettre à destruction
Les pièces qu'elle a dans sa forge,
Alors elle martelle et forge

Tous jors ses pieces renovele,16677
Par generacion novele.
Quant autre conseil n'i puet metre,
Si taille emprainte de tel letre,
Qu'el lor donne formes veroies
En coinz de diverses monnoies,
Dont Art faisoit ses exemplaires,
Qui ne fait pas choses si voires.
Mès par moult ententive cure,
A genouz est devant Nature,
Si prie et requiert, et demande,
Comme mendians et truande,
Povre de science et de force,
Qui d'ensivre-la moult s'efforce,
Que Nature li voille aprendre
Comment ele puisse comprendre,
Par son engin en ses figures,
Proprement toutes créatures.
Si garde comment Nature euvre,
Car moult vodroit faire autel euvre,
Et la contrefait comme singes;
Mès tant est son sens nus et linges,
Qu'il ne puet faire choses vives,
Jà si ne sembleront naïves.
Car Art, combien qu'ele se paine
Par grant estuide et par grant paine,
De faire choses quiex qu'el soient,
Quiexque figures qu'eles aient,
Paingne, taingne, forge, ou entaille
Chevaliers armés en bataille,
Sor biaus destriers trestous couvers
D'armes yndes, jaunes, ou vers,
Ou d'autres colors piolés,
Se plus piolés les volés;

Toujours sans interruption16877
Nouvelle génération.
Ne pouvant du reste mieux faire,
En son empreinte elle les serre,
Comme en ses coins le monnayeur,
Et leur donne forme et couleur
Propres, dont Art fait ses modèles
Qui ne fait pas choses si belles.
Car toujours, comme mendiant
Devant Nature suppliant,
De l'imiter moult il s'efforce,
Ignorant qu'il est et sans force,
Toujours, avec un soin jaloux,
L'implore et prie à deux genoux
Qu'elle lui veuille bien apprendre
Ses secrets et faire comprendre,
Pour reproduire en ses travaux
Les objets qu'elle a faits si beaux.
Il regarde comme elle opère,
Car il voudrait telle œuvre faire,
Mais en singe la contrefait.
Tant simple et faible et vain il est
Qu'il ne peut faire créature
Vivante à l'égal de Nature.
Car l'Art en un travail sans fin
Se peine et s'étudie en vain
A faire mainte et mainte chose,
Quelque figure qu'il compose.
Sur beaux destriers tout couverts
D'ornements bleus, jaunes ou verts,
Chevaliers armés en bataille
Qu'il peigne, teigne, forge ou taille,
Ou de tous sens bariolés
Si plus colorés les voulez: