Ils vont déchaussés, tout nus même;19699
Or nul ne les tient chers ni n'aime!
Rois ne prisent un clou vaillant
Ces gens plus nobles cependant
(Me garde Dieu d'avoir les fièvres!)
Que ceux qui vont chassant aux lièvres
Et que ceux qui sont coutumiers
D'habiter en châteaux princiers.
Et celui qui de la noblesse
D'autrui, sans valeur ni prouesse,
Veut porter et los et renom,
Est-il noble? Je dis que non.
C'est un vilain, oui, qu'on le sache;
On le doit moins aimer, le lâche,
Que s'il était fils de truand.
Aucun je n'en irai flattant,
Quand il serait fils d'Alexandre.
Qui tant de guerres entreprendre
Et tant continuer osa
Que tout le monde domina.
Enfin quand à lui se soumirent
Ceux contre lui qui combattirent,
Et que sans s'être défendus
Les autres se furent rendus,
Tant fut sa vanité profonde
Que trop étroit devint ce monde;
A peine il s'y pouvait tourner
Et n'y pouvait plus séjourner,
Mais pensait quérir autre terre
Pour commencer nouvelle guerre,
Et s'en allait l'enfer briser
Pour se faire partout priser.
Lors soudain tous de peur tremblèrent
Les Dieux d'enfer; car ils pensèrent
Quant ge le lor dis, que ce fust19475
Cil qui par le bordon de fust,
Por les ames par pechié mortes,
Devoit d'enfer brisier les portes,
Et lor grant orguel escachier
Por ses amis d'enfer sachier.
Mès posons, ce qui ne puet estre,
Que g'en face aucun gentil nestre,
Et que des autres ne me chaille,
Qu'il vont apelant vilenaille;
Quel bien a-il en gentillece?
Certes, qui son engin adrece
A bien la vérité comprendre,
Il n'i puet autre chose entendre
Qui bonne soit en gentillece,
Fors qu'il semble que la proece
De lor parens doivent ensivre;
Sous itels fais doivent-il vivre
Qui gentis hons vuet resembler,
S'il ne vuet gentillece embler,
Et sans deserte los avoir:
Car ge fais à tous asavoir
Que gentillece as gens ne donne
Nule autre chose qui soit bonne,
Fors que ses fais tant solement;
Et sachent bien certainement
Que nus ne doit avoir loenge
Par vertu de personne estrenge;
Si ne r'est pas drois que l'en blasme
Nule personne d'autrui blasme.
Cil soit loés qui le desert;
Mès cil qui de nul bien ne sert,
En qui l'en trueve mauvesties,
Vilenies et engresties,
Quand je leur dis, que cette fois19733
C'était celui qui de sa croix,
Pour les âmes par péchés mortes,
Devait d'enfer briser les portes
Et leur grand orgueil empirer
Pour ses amis d'enfer tirer.
Mais posons, ce qui ne peut être,
Que j'en fasse aucun noble naître,
Toute la tourbe dédaignant
Que vilenaille ils vont nommant,
Quel bien serait donc en noblesse?
Certes qui moult son sens adresse
A bien comprendre vérité,
Il ne peut autre qualité
Concevoir qui soit en noblesse,
Sinon qu'ils doivent la prouesse
De leurs ancêtres imiter.
Ainsi se devra comporter
Qui se veut noble faire croire,
S'il ne veut et noblesse et gloire
Voler ou sans mérite avoir.
Car je fais à tous assavoir
Que nulle chose, tant soit bonne,
Aux gens la noblesse ne donne
Que les hauts faits tant seulement;
Qu'ils sachent bien certainement
Que d'autrui l'acte méritoire
A nul ne peut donner la gloire,
Pas plus que le blâme d'autrui
Ne peut rejaillir dessus lui.
Gloire soit à qui la mérite!
Mais tel qui nul bien ne médite,
En qui l'on trouve vanité,
Injustice, méchanceté,
Et vanteries et bobans,19509
Ou s'il est doubles et lobans,
D'orguel farcis et de ramposnes,
Sans charité et sans aumosnes,
Ou négligens et pareceus,
Car l'en en trueve trop de ceus,
Tout soit-il nés de tex parens
Où toute vertus fu parens;
Il n'est pas drois, bien dire l'os,
Qu'il ait de ses parens le los;
Ains doit estre plus vil tenus
Que s'il iert de chetis venus.
Et sachent tuit homme entendable,
Qu'il n'est mie chose semblable
D'aquerre sens et gentillece,
Et renomée par proece,
Et d'aquerre grans tenemens,
Grans deniers, grans aornemens,
Quant à faire ses volentés:
Car cil qui est entalentés
De travailler soi por aquerre
Deniers, aornemens, ou terre,
Bien ait néis d'or amassés,
Cent mile mars, ou plus assés,
Tout puet lessier à ses amis.
Mès cil qui son travail a mis
Es autres choses desus dites,
Tant qu'il les a par ses merites,
Amors nes puet à ce plessier
Qu'il lor en puist jà riens lessier.
Puet-il lessier science? Non,
Ne gentillece, ne renom,
Mès il lor en puet bien aprendre,
S'il i vuelent exemple prendre.
Et vantardise et vilenie,19767
Et insolence et raillerie,
S'il est fourbe, fallacieux,
Ou négligent, ou paresseux,
Sans charité et sans aumône
(Et sur la terre il en foisonne
De ceux-là, de parents issus
Où brillaient toutes les vertus),
Pas n'est droit, vous pouvez me croire,
Qu'il ait de ses aïeux la gloire,
Mais doit être plus vil tenu
Que s'il fût de chétif venu.
Sache tout homme raisonnable
Que ce n'est pas chose semblable
D'acquérir noblesse et renom
Par prouesse et noble action,
Ou d'acquérir grande fortune,
Grands biens, trésors, grande pécune
Par incessante activité.
Car celui qui est tourmenté
Du désir d'acquérir grand' terres,
Nombreux deniers, parures chères,
Quand même il eût d'or amassé
Cent mille marcs, ou plus assé,
Les transmet à qui bon lui semble.
Mais tel qui ses efforts assemble
A conquérir gloire et honneur
Par son mérite et sa valeur,
Amour ne lui saurait permettre
De rien à d'autres en transmettre.
Peut-il laisser science? Non,
Ni noblesse, ni bon renom;
Mais il peut beaucoup leur apprendre,
S'ils y veulent exemple prendre,