Son cher bétail et la clôture21233
De ce beau parc, à si grand' cure
Sait protéger, je vous le dis,
Que n'entrerait noire brebis.
En vain on le prie et supplie,
Avec soin les blanches il trie,
Qui bien connaissent leur berger
Et vont avec lui s'héberger,
Et toujours en sont bien reçues,
Car toutes sont de lui connues.
Mais le plus beau, le plus piteux,
Le plus gent, le plus gracieux,
Du troupeau à la blanche laine,
C'est celui qui paître les mène
A grande peine, à travail grand,
Le blanc agnelet bondissant;
Car il sait bien, s'il s'en dévoie
Quelqu'une, et que le loup la voie
Qui toujours guette, le malin,
Si la brebis sort du chemin
Par où l'agneau mener les pense,
Qu'il l'emportera sans défense,
Pour toute vive la manger
Sans que rien l'en puisse empêcher.
Seigneurs, prions donc Dieu le père
Qu'à la requête de sa mère
A l'agneau qui tous nous attend
Et dont nous tairons maintenant,
Il donne brebis à conduire
A qui le loup ne puisse nuire;
Et que ne soyez empêchés
D'aller au parc par vos péchés,
Qui de tretoutes bonnes choses,
De violettes et de roses,
De violetes et de roses,20993
Et de tretoutes bonnes choses.
Car qui du biau jardin quarré,
Clos au petit guichet barré
Où cil amant vit la karole,
Où Déduit o sa gent karole,
A cel biau parc que ge devise,
Tant par est biaus à grant devise,
Faire voldroit comparaison,
Il feroit trop grant mesprison,
S'il ne la fait tele ou semblable
Cum il feroit de voir à fable:
Car qui dedens ce parc seroit,
Aséur jurer oseroit,
Ou méist sans plus l'ueil léans,
Que li jardins seroit néans
Au regard de ceste closture
Qui n'est pas faite en quarréure,
Ains est si ronde et si soutille,
C'onques ne fu beril ne bille
De forme si bien arrondie.
Que volés-vous que ge vous die?
Parlons des choses qu'il vit lores
Et par dedans et par defores,
Et par briés moz nous en passons,
Por ce que trop ne vous lassons:
Il vit dix laides ymagetes
Hors du jardin, ce dit, portraites.
Mès qui dehors ce parc querroit,
Tous figurés i troveroit
Enfer, et tretous les déables
Moult laiz et moult espoentables,
Et tous defauz et tous outrages
Qui font en enfer lor estages;
D'herbes, de fleurs est tout semé,21267
Resplendissant et parfumé.
Car ce beau parc, dont je devise,
Est si beau, de si noble guise,
Que ce serait grand' méprison
De le mettre en comparaison
(A moins de la faire semblable
A vérité contre une fable)
Avec le beau jardin carré
Clos du petit guichet barré,
Où notre Amant vit la karole,
Où de Déduit la gent karole.
Car qui dedans ce parc serait
Ou l'œil sans plus y jetterait,
Ses grands dieux jurerait sur l'heure
Que du beau Déduit la demeure
N'est rien près du parc enchanté,
Qui n'est pas construit en carré,
Mais bien en sphère grandiose;
Il n'est perle, bouton de rose
Aux contours si bien arrondis.
Or céans, faisons, mes amis,
Un parallèle très-rapide,
De peur qu'il ne soit insipide,
De toutes choses qu'il vit lors
Et par dedans et par dehors:
Il vit dix laides imagettes
Hors du jardin, dit-il, pourtraites.
Mais qui hors du parc chercherait
Tout figurés y trouverait
L'enfer peuplé de tous les diables
Moult laids et moult épouvantables,
Tous les damnés, tous les ribauds
Qui d'enfer hantent les suppôts,
Et Cerberus qui tout enserre;21027
Si troveroit toute la terre
O ses richeces anciennes,
Et toutes choses terriennes;
Et verroit proprement la mer,
Et tous poissons qui ont amer,
Et tretoutes choses marines,
Iauës douces, troubles et fines,
Et les choses grans et menuës,
En iauës douces contenuës;
Et l'air et tous les oisillons,
Et mochetes et papillons,
Et tout quanque par l'air resonne;
Et le feu qui tout avironne,
Les muances, les tenemens
De tous les autres élemens.
Si verroit toutes les esteles,
Cleres, et reluisans et beles,
Soient errans, soient fichies,
En lor esperes estachies;
Qui là seroit toutes ces choses
Verroit de ce biau parc encloses,
Ausinc apertement portraites,
Cum proprement aperent faites.
Or au jardin nous en alons,
Et des choses dedens parlons.
Il vit, ce dit, sor l'erbe fresche
Déduit qui demenoit sa tresche,
Et ses gens o li karolans
Sor les floretes bien olans;
Et vit, ce dit li damoisiaus,
Herbes, arbres, bestes, oisiaus,
Et Cerbère qui tout enserre.21301
Il verrait à la fois la terre,
Et d'un bout à l'autre la mer,
Poissons en l'élément amer
Et toutes les choses marines,
Les eaux douces, troubles et fines,
Et tous objets grands et menus
Dans les eaux douces contenus,
La terre et les choses terriennes
Avec ses richesses anciennes,
Et l'air et tous les oisillons,
Les mouches et les papillons,
Tout ce qui parmi l'air résonne
Et le feu qui tout environne,
Le domaine et les changements
De tous les autres éléments.
Puis il verrait toutes sans voiles,
Claires, luisantes, les étoiles,
Les astres fixes, les errants,
Dans l'orbe immense gravitants.
Oui, seigneurs, tretoutes les choses
Qui sont dedans le monde encloses,
Celui-là contempler pourrait
Hors du beau parc, et les verrait
Aussi distinctement pourtraites,
Comme elles nous paraissent faites.
Or au jardin nous en allons,
Et des choses dedans parlons.
Il vit, dit-il, sur l'herbe molle
Déduit qui menait sa karole,
Les fleurettes, les damoiseaux,
Herbes, arbres, bêtes, oiseaux,
Et ruisselets, et fontenelles,
Bruire et frémir sur les gravelles,