Il n'est plus fol que moi, je pense.21929
Or que faire en cette occurrence?
Dois-je m'en prendre à d'autre? Non.
Depuis qu'ai Pygmalion nom
Et que sur mes deux pieds chancelle,
Je n'ouïs parler d'amour telle.
Pourtant, à parler franchement,
Est-ce trop aimer follement?
Car, après tout, si l'on peut croire
Ce que nous raconte l'histoire,
Maints ont plus follement aimé.
N'aima-t-il pas au bois ramé,
A la fontaine claire et pure,
Narcisse sa propre figure,
Quand il crut sa soif étancher?
Il ne s'en put onc arracher,
Mais en mourut, nous dit l'histoire,
Qui toujours est de grand' mémoire.
Donc, moins fol suis-je toutefois;
Car lorsque je veux, maintes fois
Je la prends, l'accole et la baise,
Et mieux supporte mon mésaise.
Mais lui, celle avoir ne pouvait
Que dans la fontaine il voyait.
D'autre part, en maintes contrées
Maints ont maintes dames aimées,
Et fins amants à les servir
Sans jamais un baiser cueillir
Se sont peinés toute leur vie;
Donc Amour, malgré ma folie,
M'a frappé moins cruellement.
Mais non. Je m'abuse vraiment;
Car, malgré tout, en leur doutance,
Ils ont toutefois espérance,
Car quant ge me voil aaisier21679
Et d'acoler et de baisier,
Ge truis m'amie autresi froide
Cum est ung pez, et ausi roide;
Que quant ge, por baisier, i touche,
Toute me refroidist la bouche.
Ha! trop ai parlé rudement,
Merci, douce amie, en demant,
Et pri que l'amende en pregniés:
Car de tant cum vous me daingniés
Doucement regarder et rire,
Ce me doit bien, ce croi, soffire.
Car dous regarz et riz piteus
Sunt as Amans moult déliteus.
Comment Pygmalion demande
Pardon à son ymage...
Pygmalion lors s'agenoille
Qui de lermes sa face moille...
(Page 316, vers 21693.)
CVII
Comment Pygmalion demande
Pardon, en présentant l'amande
A son ymage, des paroles
Qu'il dit d'elle, qui sont trop foles.
Pymalions lors s'agenoille,
Qui de lermes sa face moille,
Son gage tent, si li amende;
Mais el n'a cure de s'amende,
Car el n'entent riens, ne ne sent,
Ne de li, ne de son présent,
Si que cil crient perdre sa paine
Qui de tel chose amer se paine.
Tandis qu'ils rêvent aux doux jeux21963
Qu'attendent tous les amoureux
Et d'un baiser et d'autre chose;
Pour moi toute espérance est close.
Car si je veux me contenter,
L'accoler, baiser et flatter,
Je trouve ma mie aussi froide
Qu'un ais de bois et aussi roide;
Quand je l'effleure d'un baiser
Je sens ma bouche se glacer.
Hé! pardonnez, ma douce amie,
Ma rudesse et mon infamie;
Frappez-moi, point ne m'épargnez;
Car du moment que vous daignez
Me regarder et me sourire,
Cela me doit, je crois, suffire,
Car doux regard et ris piteux
Sont aux amants délicieux.
CVII
Ci demande Pygmalion,
En offrant l'amende, pardon
A son image des paroles
Qu'il dit d'elle et qui sont trop folles.
A genoux Pygmalion lors
De pleurs inonde tout son corps,
Son gage tend et puis s'amende.
Elle n'a cure de l'amende,
Puisque rien n'ouït ni ne sent
Ni de lui ni de son présent,
Si bien qu'il craint perdre sa peine
Et de sa dureté se peine,