Dont pucelle joue aux marteaux22061
Lorsque les trouve ronds et beaux,
Et puis à grand' cure lui chausse
En chaque pied soulier et chausse
Moult artistement entaillés
A deux doigts juste des pavés.
N'était pas de houzeaux gênée[79b],
Car n'était pas de Paris née;
Trop dur eût été d'être ainsi
Chaussé, pour un pied si joli.
D'une aiguille bien effilée
D'or fin, de fil d'or enfilée,
Lui a, pour mieux être vêtus,
Ses bras étroitement cousus,
Puis lui baille fleurs nouvelettes
Dont les gentilles pucelettes
Font au printemps leurs chapelets,
Leurs pelotes, leurs oiselets
Et diverses choses nouvelles
Délectables aux damoiselles,
Et chapelets de fleurs lui fait;
Oncques n'en vîtes si parfait,
Car sa science il y mit toute.
Annelet d'or au doigt lui boute
Et dit comme loyal époux:
Belle douce, j'épouse vous
Et deviens vôtre et vous la mienne;
Qu'Hymen, que Vénus s'en souvienne
Et daigne à nos noces venir;
Prêtres ni clercs n'irai quérir,
Non plus prélats, mitres ni crosses,
Ceux-là sont les vrais dieux des noces.
Lors chante à haute et claire voix
Et tendre et douce toutefois,
En leu de messe chançonnetes21805
Des jolis secrés d'amoretes;
Et fait ses instrumens sonner,
Qu'en n'i oïst pas Diex tonner;
Qu'il en a de trop de manieres,
Et plus en a les mains manieres
C'onques n'ot Amphions de Thebes.
Harpes et gigues et rubebes,
Si r'a guiternes et léus
Por soi déporter esléus;
Et refait sonner ses orloges
Par ses sales et par ses loges,
A roës trop sotivement
De pardurable movement.
Orgues i r'a bien maniables,
A une sole main portables,
Où il méismes soufle et touche,
Et chante avec à plaine bouche
Motés, ou treble ou tenéure:
Puis met en cimbales sa cure,
Puis prent fretiaus, et si fretele,
Puis chalemiaus, et chalemele;
Et tabor et fléute et tymbre,
Si tabor, et fléute et tymbre;
Citole prent, trompe et chievrete,
Si citole, trompe et chievrete,
Psalterion prent et viele,
Et puis psalterionne et viele;
Puis prent sa muse, et se travaille
As estives de Cornoaille[80];
Et espringue, et sautele et bale,
Et fiert du pié parmi la sale;
Et la prent par la main, et dance,
Mès moult a au cuer grant pesance
Au lieu de messes, chansonnettes22095
Des jolis secrets d'amourettes,
Et fait ses instruments sonner
A n'en pas ouïr Dieu tonner,
Car il en a de cent manières,
Et ses mains volent plus légères
Sur les cordes des violons
Et plus savantes qu'Amphyons
Quand il bâtit les murs de Thèbes.
Harpes il a, guigues, rubèbes,
Luths et guitares à la fois,
Pour se divertir à son choix,
Et par ses salles et ses loges
Fait sonner toutes ses horloges
Faites à roue habilement
Et de continu mouvement.
Orgues il a bien maniables
Et d'une seule main portables
Où l'on souffle et touche à la fois,
Et chante avec à pleine voix
Beaux mottets à ténor et contre,
Puis frappe cymbales encontre;
Puis souffle dans ses chalumeaux,
Et maints airs joue en ses pipeaux,
Prend tambourin, et flûte, et timbre
Dont tambourine et flûte et timbre;
Puis trompette et chevrettre prend
Et de chacune va jouant,
Puis prend sa muse et se travaille
Sur sa trompe de Cornouaille[80b];
Et vielle et psaltérion
Maniant avec passion,
Il trépigne et bondit et bale,
Frappe du pied parmi la salle
Qu'el ne vuet chanter ne respondre,21839
Ne por prier, ne por semondre.
Puis la rembrace, et si la couche
Entre ses bras dedens sa couche,
Et puis la baise et si l'acole;
Mès ce n'est pas de bonne escole,
Quant deus personnes s'entrebaisent,
Et li baisiers as deus ne plaisent.
Ainsinc s'occist, ainsinc s'afole,
Sorprins de sa pensée fole
Pymalion li decéus,
Por sa sorde ymage esméus;
Quanqu'il puet la pere et aorne,
Car tous à li servir s'atorne:
N'el n'apert pas, quant ele est nuë,
Mains bele que s'ele ert vestuë.
Lors avint qu'en cele contrée
Ot une feste celebrée,
Où moult avenoit de merveilles:
Là vint tous li pueples as veilles
D'un temple que Venus i ot.
Li Valés qui moult s'i fiot,
Por soi de s'amor conseillier,
Vint à cele feste veillier.
Lors se plaint as Diex et démente
De l'amor qui si le tormente;
Car maintes fois les ot servis
Li Valés qui moult iert soutis,
Qui moult iert bons ovriers et sages,
Fait lor avoit mains bons ymages,
Et avoit trestout son aé
Vescu en droite chastéé.
Et la prend par la main dansant;22129
Mais au cœur moult a grand tourment,
Car point ne répond ni ne chante
A ses cris sourde son amante.
Puis il l'embrasse, et de ce pas
Dedans sa couche entre ses bras
L'étend, la baise et puis l'accole;
Mais ce n'est pas de bonne école
Quand se baisent deux amoureux
Si baisers ne plaisent aux deux.
Ainsi s'occit, ainsi s'affole,
Surpris de son action folle,
Pygmalion l'infortuné
Par sa sourde image enchaîné,
Tant qu'il peut la pare et décore
Et toujours la sert et l'adore,
Et quand il voit son beau corps nu
Plus beau le trouve que vêtu.
Lors il advint qu'en la contrée
Fut une fête célébrée
Où mainte merveille advenait.
D'un temple que Vénus avait,
Aux fêtes vint grande affluence.
Le Varlet qui moult a fiance,
Pour son fol amour éclaircir,
Y voulut à son tour venir.
Lors se plaint aux dieux, se lamente
De l'amour qui tant le tourmente;
Or maintes fois le gent Varlet
Moult les servit, car il était
Bon ouvrier habile et sage
Et leur fit mainte belle image,
Toujours vécut en chasteté.