L'Amant.
Moi qui cent fois l'en remercie,22436
Aussitôt, en fin amoureux,
Après cet octroi savoureux,
Pour fournir mon pèlerinage,
Je pousse au but de mon voyage,
Au sanctuaire; à grand effort
Écharpe et bourdon grand et fort,
Qui n'a pas besoin de ferrure
Pour voyager, je vous assure,
Je portais en bon pèlerin,
Loyal, de cœur fervent et fin.
L'écharpe est de bonne tournure,
D'une peau souple sans couture;
Mais sachez que vide n'était,
Car, en fille qui bien forgeait,
Deux petits marteaux, à grand' cure,
Subtilement dame Nature
Y mit, lorsque me la bailla.
Car c'est elle qui la tailla
Quand je naquis, comme il me semble,
Pour qu'ils fussent toujours ensemble.
Oncques si belle œuvre ne fit
Dédale; et crois qu'elle les fit
Pour que ferrer pusse sans doute
Mon palefroi, quand ferais route.
Ainsi ferai-je assurément
Si je n'ai pas d'empêchement.
Car plus que ma lyre et ma harpe,
Mes deux marteaux et mon écharpe,
Croyez-moi, j'aime et j'aimerai,
Et, Dieu merci, bien forger sai.

Moult me fist grant honor Nature,22173
Quant m'arma de tel arméure,
Et m'en enseigna si l'usage,
Qu'el m'en fist bon ovrier et sage:
Ele-méismes le bordon
M'avoit appareillié por don,
Et volt au doler la main metre,
Ains que je fusse mis à letre.
Mès du ferrer ne li chalut,
N'onques por ce mains n'en valut;
Et puis que ge l'oi recéu,
Près de moi l'ai tous jors éu,
Si que nel' perdi onques puis,
Ne nel' perdrai jà se ge puis:
Car n'en voldroie estre délivres
Por cincq cens fois cent mile livres.
Biau don me fist, por ce le gart;
Et moult sui liés quant le regart,
Et la merci de son présent
Liés et jolis, quant ge le sent[82].Voir la note.
[Maintes fois m'a puis conforté
En mainz leus où ge l'ai porté;
Bien me sert, et savés de quoi,
Quant sui en aucun leu requoi,
Et ge chemine, ge le boute
Es fosses où ge ne vois goute,
Ausinc cum por les guez tenter;
Si que ge me puis bien venter
Que n'i ai garde de naier,
Tant sai bien les gués essaier,
Et fier par rives et par fons:
Mès g'en retruis de si parfons,
Et qui tant ont larges les rives,
Qu'il me greveroit mains deus lives

Moult m'en fit grand honneur Nature22467
Quand m'arma de si belle armure,
Et si bien l'usage m'apprit
Que savant ouvrier m'en fit.
Elle-même, quand je dus naître,
A la doloire voulut mettre
La main, pour faire le bourdon
Précieux, et puis m'en fit don,
Mais n'y voulut mettre ferrure.
Il n'en est pas moins bon, je jure,
Et depuis que je l'ai reçu,
Avec moi je l'ai toujours eu
Et ne voudrais, comme gens ivres,
Pour cinq cent fois cent mille livres
Le perdre, et point ne le perdis
Ni ne perdrai, si je le puis.
C'est un beau don, et je le garde;
Moult suis content quand le regarde,
Et du présent lui dis merci
Quand je le sens vif et joli[82].
[Maintes fois il me réconforte
Par tous les lieux où je le porte;
Bien me sert vous savez à quoi,
Quand suis en lieu paisible et coi.
Quand je chemine, je le boute
Ès-fosses où je ne vois goutte
Pour les gués souder et tenter.
Aussi, je puis bien me vanter
Qu'il n'est crainte que je me noie,
Si bien des gués et de la voie
Je sonde rives et bas-fonds.
Mais j'en trouve de si profonds
Et qui tant larges ont les rives
Que mieux ferais sur les mers vives

Sor la marine esbanoier,22207
Et le rivage costoier;
Et mains m'i porroie lasser,
Que si perilleus gué passer.
Car trop grans les ai essaiés,
Et si n'i sui-ge pas naiés:
Car si-tost cum ge les tentoie
Et d'entrer ens m'entremetoie,
Et tex les avoie esprovés,
Que jamès fons n'i fust trovés
Par perche, ne par aviron,
Ge m'en aloie à l'environ,
Et près des rives me tenoie,
Tant que hors en la fin venoie;
Mès jamais issir n'en péusse,
Se les arméures n'éusse,
Que Nature m'avoit données.
Mès or lessons ces voies lées
A ceus qui là vont volentiers;
Et nous les deduisans sentiers,
Non pas les chemins as charretes,
Mès les jolives senteletes,
Joli et renvoisié tenons,
Qui les jolivetés menons.
Si rest plus de gaaing-rentiers
Viez chemins que noviaus sentiers,
Et plus i trueve-l'en d'avoir
Dont l'en puet grand profit avoir.
Juvenaus méismes afiche
Que qui se met en vielle riche,
S'il vuet à grant estat venir,
Ne puet plus bref chemin tenir;
S'el prent son service de gré,
Tantost le boute en haut degré[83].

Plus d'une lieue en louvoyant,22501
Et le rivage côtoyant,
Car crainte n'est que je m'y lasse
Comme en si périlleuse passe.
Grâce a lui j'en pus essayer,
De moult trop grands sans m'y noyer;
Car sitôt que plongeais ma sonde
En leur abîme si profonde,
Lorsque j'avais bien éprouvé
Que jamais fond n'y fut trouvé
Par perche, aviron ni mâture,
Je m'en allais à l'aventure,
Et près des rives me tenais
Tant que hors à la fin venais.
Mais jamais sorti ge n'en fusse
Si les très-belles armes n'eusse
Que de Nature je reçus.
Mais laissons ces larges talus
A ceux qui volontiers les suivent,
Et nous, comme gens qui bien vivent,
Nous qui fins amours cultivons,
Les séduisants sentiers suivons
Et les gentilles sentelettes
Et non les chemins aux charrettes.
Meilleur rapport donne au rentier
Vieux chemin que nouveau sentier
Pourtant; plus y passe de monde,
Plus grand profit au maître abonde.
Qui veut en grand état venir
Ne peut meilleur chemin choisir
Qu'épouser une riche vieille;
Juvénal même le conseille;
S'elle prend son service à gré
Tantôt le pousse en haut degré[83b].