¶ Cy devise du .iii. enseignement de prudence qui est comment la saige princesse sera songneuse de se prendre garde sur l'estat et gouvernement de ses enfans. chap. .xiiii.
Le troisiesme enseignement de prudence a la princesse saige est que s'elle a enfans de se prendre garde d'eulx & de leur gouvernement aux filz non obstant qu'il appartiengne au pere de leur querir maistre & bailler telz gouverneurs qui soyent bons & convenables toutesvoyes la dame qui maine par adventure tant de charge de diverses choses & que aussi nature de mere est communement plus encline au regard de ses enfans doit moult adviser tout ce qui leur appartient & plus a ce qui touche discipline de meurs & d'enseignemens que au gouvernement du corps. Et pource la saige princesse prendra garde comment on les ordonnera quelz sont ceulx qui les auront en gouvernement & comment ilz en feront leur devoir et non mye s'en attendre au rapport d'autruy / mais elle mesmes souvent les visitera en leurs chambres les verra coucher & lever & comment ilz seront ordonnés & telle chose faire a princesse n'est ce honneur non. Car c'est le plus grant port seureté & parement que elle puisse avoir que enfans & tel par aventure souvent avient vouldroit bien nuyre a la mere qui n'endureroit pour la doubte des enfans si les dois bien tenir chierement & est grant los de dire que elle en soit soigneuse. Car c'est signe que elle est sage & bonne. doncques la sage dame qui chierement les aymera sera diligente que ilz soyent endoctrinés & que ilz aprengnent tout premierement a servir dieu soyent enseignes en lettres & que le maistre soit songneux de les faire aprendre aux heures competentes mettra peine la saige dame qu'il plaise au pere qu'ilz soyent introduitz en latin & que aucunement s'entendent es sciences. Laquelle chose est moult convenable a enfans de princes et de seigneurs. Elle vouldra aussi quant leur aage croistra & qu'ilz auront entendement qu'ilz soyent admonnestés des choses du monde du gouvernement qui leur affiert / et de toutes choses qui a sçavoir a princes appartiennent que tous admonnestemens de vertus leur soyent dis & demonstrés enseigner la voye de fuyr les vices. Ceste dame se prendra bien garde des meurs du maistre & de la sapience aussi des autres qui seront entour eulx. Si les fera oster s'ilz ne sont bons & mettre nouveaulx / vouldra que lesditz enfans soyent souvent menez vers elle. Considerera leurs manieres & faitz & ditz & les reprendera ellemesmes tresfort s'ilz mesprennent / se fera craindre a eulx & vouldra qu'ilz luy portent grant honneur / elle les arraisonnera pour sentir de leur entendement & de leur sçavoir saigement les enseignera. Ses filles fera gouverner par bonnes & sages dames & ainçois qu'elle commette a nulle le gouvernement sera bien informee du sens des moeurs & de la vie d'elle. Car a ceste chose doit bien prendre garde & que la dame ou damoyselle a qui baillera en gouvernement sa fille soit de bon renom & devote envers dieu & de sens & honneur mondain sage & prudente affin qu'elle luy sache bien monstrer le bien & la contenance & maintien qui appartient a fille de prince a avoir & sçavoir / & doit estre icelle assez agee / affin qu'elle soit plus saige en meurs & plus prisee & doubtee mesmes de l'enfant qu'elle gouvernera / & aussi de tous les autres de la court plus auctorisee & crainte. Car il appartient a dame qui a tel charge qu'elle se prengne bien garde que environ la fille du prince ne repaire fille ne femme ou y ait reproche ne qui soit mal conditionee legiere ou folle ne de layde maniere affin que l'enfant n'y peust prendre aucun maulvais exemple. Et vouldra la princesse que quant elle sera en aagee qu'elle apreigne a lire aprés qu'elle sçaura ses heures & son service qu'on luy baille et administre livres de devotion et contemplation / ou qui parlent de bonnes meurs / ne nulz de choses vaines de folies ou de dissolution ne souffrera que devant elle soyent portés pour ce que la doctrine & enseignement que l'enfant retient en sa premiere jeunesse il en est communement recors toute sa vie aussi saige princesse se prendra bien garde du gouvernement et de la doctrine de ses filles & autant que leur aage croistra tant plus en sera songneuse. Si les aura le plus du temps environ soy les tiendra en crainte & le saige maintien & vaillance d'elle sera exemple aux filles de semblablement eulx gouverner.
¶ Cy devise le .iiii. enseignement de prudence qui est comment la princesse tiendra discrete maniere vers ceulx qui ne l'aymeront pas et qui auront envye sur elle. Chapitre .xv.
Le quatriesme enseignement de prudence a la sage princesse est tout d'autre matiere & tout soit il differencié du dessusdit se n'est il mye de moindre maistrise a le sçavoir bien conduyre / car l'autre est naturel comme ce soit chose acoustumee que toute saige mere a soing du gouvernement & de la doctrine de ses enfans / mais cestuy qui est de sçavoir vaincre & corriger le propre couraige & voulenté de soy mesmes est chose comme par dessus nature. Et pource de tant que plus est fort a faire de tant est plus digne de recommandation / & la personne qui bien en scet user en fait plus a louer. Car c'est signe de tresgrant force & constance de courage qui est entre les vertus cardinalles de grant excellence & toutesfois n'est mye doubte qu'il est necessité a toute sage princesse qui ayme le pris d'honneur & de renommee sçavoir user de ceste force ou autrement sa prudence ne se peut bonnement ne du tout monstrer ne faire congnoistre n'estre parfaicte. Si nous convient plus particulierement declarer a ce que nous voulons dire. Il n'est point de doubte que selon le corps du monde & les mouvemens de fortune il n'est nul si grant prince en ce monde / tant soit juste ne fut oncques prince seigneur ne dame ne aultre homme ne femme qui ayt peu estre ne soit de tous aymé. Car posons que une creature fust toute parfaicte si ne souffiroit point la despitable envie qui se fiche en cueur humain que la personne fust au gré de tous ne aymee de chascun. Et ce povons veoir par la personne de Jhesucrist qui fut seul tout parfait / & toutesfois envye le fist mourir / & si a elle faict mains autres bons vaillans que je pourroye traire a exemple. Et de tant que la personne est meilleure & plus vertueuse de tant plus fait envye bien souvent greigneur guerre & si n'est nul ne nulle tant puissant ne oncques ne fut fors dieu qui de tous se peut venger. Et pource a nostre propos la saige princesse & semblablement toutes celles que vouldront ouvrer de prudence sera de ce tresbien avertie & pourveue de remede / dont s'il advient que fortune la vueille assaillir par aucun endroit si qu'elle a fait & fait mainte bonne gent et elle apperçoyve & saiche que aucun ou aulcunes personnes puissans ne luy veullent point de bien l'ayent en male grace & qu'ils luy nuyroyent s'ilz povoyent & s'eslongeroyent de l'amour & de la grace de son seigneur qui les croyroit par adventure pour leurs blandices & flateries ou la mettoyent par les faulx rapors mal des barons des subgetz ou du peuple elle ne fera de ce nul semblant qu'on s'en aperçoive ne que on les repute ne tienne ses ennemys Ainçois pour la bonne chere qu'elle leur monstrera donnera a croyre qu'elle tient grandement ses amys & jamais ne croyroit que aultrement fust & que plus que en autre y a fiance / mais il conviendra que celle de bonne chere soit ordonnee par tel sens et si rassise que nul ne puisse appercevoir que sainctement le face. Car si une fois estoit trop grande & autre fois a yeulx felons sicomme de cueur qui est plain qu'on voit bien que le ris en est a force tout seroit honny pource est le sens a garder mesure en cest endroit & fault bien que le courage en soit pourveu avant le coup / si faindra qu'elle se veult gouverner par eulx & par leur conseil & les appellera en ses estroitz conseilz comme elle monstrera a semblant leur dira des choses communes par grant secret & fiance qui seront contre sa pensee / mais conviendra que ce soit fait par bonne maniere qu'ilz ne s'en donnent de garde & qu'elle soit maistresse de sa bouche. Car se aucun mot disoit d'eulx en derriere contraire a ses semblans qui fust raporté ce seroit peril / car il n'est si grant seigneur ne si grant dame a qui tous ses servans soyent loyaulx. Si doit on bien regarder devant qui on parle / mais cueur qui est gros & plain a peine seuffre la bouche tousjours taire de ce qui luy desplaist Et la est la maistresse elle gasteroit tout son affaire. Car ce seroit sa honte & amenuisant sa grandeur que ces ennemys apperceussent que elle sceust qu'ilz ne l'aymeroyent pas & leur fist tel semblant. Car ilz penseroyent que elle le fist par crainte. Si en seroyent plus orgueilleux et plus hardis de luy nuyre. Et l'en priseroyent moins / si se sçaura bien de ce garder. Et se aucune personne luy en rapporte riens et elle pense que a iceulx sa responce puist estre raportee / elle blasmera les rapporteurs & dira qu'elle scet bien que ceulx de qui ilz parlent vouldroyent son bien & son honneur / & qu'ilz sont tresbons et loyaulx & ses amys. Et pensons que iceulx ennemys fissent ou dissent aucune chose a son prejudice de la chose se peut couvrir nullement que pour aucune autre cause que pour mal d'elle l'ayent fait ou dit. Encores fera elle si la simple ou ygnorante que ne l'aperçoyve & monstrera semblant que ce ne luy touche point & qu'elle n'a nulle pensee ne suspecion contre eulx / mais nonobstant toutes ces choses & ses grans dissimulations se guettera d'eulx de tout ce qu'elle pourra & sera dessus ses gardes. Ainsi la sage dame usera de ceste discrete dissimulation & prudence cautelle laquelle chose ne croye nul que ce soit vice mais c'est grant vertu quant faicte est pour cause de bien & de paix & sans faire a nul injure pour eschever greigneur inconveniens. Et voicy le mal qu'elle eschevera et le bien qui luy en suyvra se semblant faisoit qu'elle apperceust leur crisme. Ce seroit raison qu'elle print debat & contens a eulx & mist peine a s'en venger. Si conviendroit qu'elle en emeust grant noise & mist en guerre & en peril ses amys / & peut estre que son seigneur les croyroit mieulx que elle ou les autres barons & subgetz. Si engregeroit adoncques le contens & viendroit a plus grant meschief & si ne s'en verroit ja par adventure vengee / si auroit de tant plus grant dueil / & par la susdicte voye de souffrance & dissimulation est a presumer qu'elle appaisera l'ire et le maltalant de ses ennemys / & a tout le moins n'auroient ilz jamais le cueur de tant luy nuyre comme s'elle se monstroit ennemye. Car trop seroit desloyal celluy qui vouldroit faire mal a la personne qui le reputast son amy. Et posons qu'ilz ne s'en souffrissent leur trahyson & leur maulvaistie sera de trop plus grande & de plus apparoit au monde / si en seroyent de tant plus reprins & plus deshonnorez & moins viendroyent a leur entente. Car chascun leur donneroit le tort / & ne peut a toutes fins que la dame ne gaigne plus en tel cas a tenir si saincte maniere que par voye de rigueur & n'est pas doubte que cest enseignement affiere a tenir / non mye seullement aux princesses & dames / mais aussi generallement a toutes femmes. car en mains contens viennent en mariage par faulx rappors de flateurs aux maris que maintes ne scevent pas bien ou ne pevent dissimuler / ce scet dieu aussi font autres.
¶ Cy devise le v. enseignement de prudence qui est comment la saige princesse mettra peine comment elle soit en la grace & benivolence de tous les estatz de ses subgetz Chapitre .xvi.
Pource qu'il appartient a la sage princesse qui par prudence veult ordonner tous ses faictz qu'elle quiere et tienne toutes les voyes que honneur demander vouldra pour ceste cause qui est le cinquiesme enseignement estre bien du clergié / & en leur grace tant de gens des religions & des docteurs comme des prelatz & des gens du conseil & aussi des bourgois & mesmes de ceux du peuple. Mais aucuns se pourroient merveiller pourquoy nous disons plus nommeement de ceulx icy que des barons & des nobles. Si est la responce pource que nous suposons qu'elle en ja en soit bien si que c'est plus de commun usaige que lesditz barons & nobles elle frequente Si vouldra estre des dessus nommés bien pour deux principaulx causes L'une si est affin que les bons & devots prient dieu pour elle. & l'autre pource qu'elle soit louee d'eulx en leurs sermens et collations si que leurs voix & parolles luy puissent estre se mestier est escu & deffence contre les murmures & rappors de ses ennemys mesdisans. & les puissent estaindre par quoy elle en ait mieulx l'amour de son seigneur & aussi du commun peuple qui bien leur dame orra dire & qu'elle fust soustenue des plus puissans se besoing luy en venoit. Si sera bien informee lesquelz des clercz & des maistres tant des religieux comme d'autres seront les plus souffisans & de la greigneur auctorité & a qui on adjouste plus de foy a leurs ditz Iceulx mandera de fois a autre vers elle puis les ungs puis les autres parlera a eux moult amyablement vouldra avoir leur conseil & en user les fera aucunefois disner a sa court acompaignés de son confesseur & des gens de sa chappelle qui tous seront honnorables gens leur portera grant honneur / & vouldra que des siens soient honnorés qui est chose qui bien affiert. Car vrayment ceulx qui sont anoblis de science doivent estre honnorés / leur fera du bien de sa puissance donnera a leurs colleges & a leurs convens. Et combien que aulmosne doye estre faicte secrettement la cause si est telle / affin que la personne qui la fait n'en puisse monter en vaine gloire qui est trop mortel peché. mais se ladicte personne n'en n'avoit nulle elevation en son cueur mieulx seroit la donner publicquement que en secret pource qu'elle donneroit bon exemple a aultruy. & qui en celle intencion le fait double son merite & fait bien / dont ceste sage dame qui bien se sçaura garder d'icelluy vice vouldra bien que les dons & aulmosnes qu'elle fera par celle voye soyent sceuz & registrez s'ilz sont notables comme pour refaire leurs eglises & leurs convens ou autres necessaires en perpetuelle memoire en tableaulx en leurs eglises / affin que les gens prient dieu / ou autres registres ou ilz le dient publicquement / si y prendront exemple de pareillement donner d'avoir accointance mieulx pour avoir renommee par eulx s'il semble qu'elle touche aucun rain d'ypocrisie ou qu'elle en prengne le nom. toutesfois se peut elle nommer par maniere de parler juste ypocrisie. Car elle tend affin de bien & eschevement de mal. Car nous n'entendons mye que soubz umbre de ceste chose maulx et pechiez se doivent commettre ne que une grant vaine gloire en doyve sourdre en courage. Si disons de rechief que ceste maniere de juste ypocrisie est comme necessaire par especial a princes & princesses qui ont a dominer autruy a qui plus reverence affiert que a autre & certainement aussi ne messiet elle point a toute personne qui desire honneur le faisant a cause de bien. Et a ce propos il est escript au livre de valere que anciennement les princes faignoient qu'ilz fussent parens aux dieux affin que leurs subgetz les eussent en plus grant reverence & plus les craingnissent. Aussi vouldra la sage dame estre bien des gens du conseil de son seigneur soient prelatz chanceliers ou autres ordonnera qu'ilz viennent vers elle / les recevera honnorablement & parlera a eulx par sages parolles & le plus qu'elle pourra les tiendra en amour et ceste maniere de tenir luy sera vaillable en plusieurs choses. C'est assavoir car ilz loueront le sens & gouvernement d'elle qu'ilz verront notable. Aussi s'il advenoit que aucun envieux voulsisse quelque chose machiner contre elle ilz ne souffreroient passer en conseil riens a son prejudice et desmouveroyent le prince s'il estoit mal informé par aucuns autres / & aussi s'elle desiroit aucune chose estre passee en conseil ilz luy seroyent amys & plus favorables. Avec ce ladicte dame vouldra avoir la bien vueillance des clercz qui se meslent des causes comme du peuple comme nous dirions a paris avocas en parlement & ailleurs de tieulx semblables deffendeurs des causes si vouldra veoir a certains jours les presidens & principaulx d'entre eulx & des autres plus notables avec eulx & devisera a eulx amiablement & vouldra qu'ilz sachent & voyent de son honnorable estat non mye qu'elle leur die par maniere de vengence mais qu'ilz apperçoyvent par l'effet de son maintien & grant sçavoir & telle maniere tenir pourra estre vaillable a l'acroissement de son honneur et los / & la cause si est pource que tous estatz & de toutes manieres de gens de justice les principaulx bourgois des cités & villes de sa seigneurie de son seigneur & aussi des gros marchans & mesmement aucuns des plus honnestes des gens de mestier vouldra qu'ilz viengnent de fois a autre vers elle si leur fera tresbonne chere & mettra peine a estre bien d'eulx affin que s'elle avoit aucun affaire qu'ilz fussent devers elle & que se necessité leur venoit de quelque finance faire qu'elle peust par lesditz marchans de leur bon gré & voulentiers estre secourue laquelle chose il convient qu'elle emprunte se elle veult bien garder tous les termes & pointz de honneur doit rendre sans faillir a jour nommé affin que la verité de sa parolle soit tousjours tenue en toutes choses entieres & sans faillir & que plus grant foy on y adjouste. Pource que nous avons dit en cestuy [chapitre .v.] des .vii. enseignemens comment la saige princesse doit estre bien de ses subgetz si que dit est & pourroit sembler a aulcuns mal advisés que chose superflue soit de ce dire & que il n'appartiengne que princesses prengne cure de atraire ses subgés ains doit commander baudement ses plaisirs & que ilz doivent obeir & mettre peine de l'attraire a amour & non mye elle eulx ou autrement ne seront ilz mye subgés & elle maistresse mais a ce nous respondrons que sauve la grace des diseurs ce appartient a faire non mye seulement a princesses mais aux princes par maintes raisons / mais de deux nous passerons. Car moult se pourroit ceste matiere plus eslargir. L'une si est que quoy que le prince soit seigneur maistre des subgetz / toutesfois les subgetz font le seigneur & non mye le seigneur les subgetz. Et trouveroient trop plus legierement qui les reputeroit a subgetz se ils luy vouloyent estre mauvais que il ne trouveroit qui le recepveroit a seigneur & pour celle cause & aussi qu'il ne pourroit luy tout seul forçoyer contre eulx si luy estoient rebelles / & s'il avoit ores la puissance de les destruyre il mesmes se deffendroit. Et s'il est necessité que il les tiengne a amour en telle maniere que de celle amour viengne crainte plus que par rigueur ou autrement sa seigneurie est en balence. Si est vray le proverbe commun que l'en dit / il n'est mye sire de son païs qui de ses hommes est haÿs. Et de les tenir en amour vrayement plus grant sens ne pourroit faire se a droit veult estre nommé seigneur Car il ne pourroit avoir cité ne forteresse d'aussi grant deffence force & puissance comme luy peut estre l'amour & benivolence des vrays subgetz. L'autre raison si est pource que poson que subgetz ayent bonne voulenté vers prince & princesse si n'auroyent ilz jamais le hardement d'aler familierement vers eulx se ilz ne les mandoient ne il n'appartiendroit aussi. Si doit doncques venir le premier acueil du prince ou de la princesse mais il est bien raison que les subgetz facent de ce tresgrant joye & feste & qu'i s'en tiennent bien honnorez & en doit doubler en eulx leur amour & loyaulté tant que plus de doulceur & trouvent. Et a ce propos dit ung saige qu'il n'est chose qui plus suprengne le cueur des subgetz ne qui tant les tire vers leur seigneur comme quant ilz treuvent benignité et doulceur en luy si que il est escript d'un bon empereur qui disoit qu'il vouloit estre tel a ses subgetz que eulx mesmes desiroyent qu'il leur fust. & de ceste chose bien advisee la sage princesse le fera ainsi leurs femmes la visiteront aucunesfois & elle leur fera tresbonne chere et parlera a toutes si amyablement que tres contentes se tendront & loueront son sçavoir et sa tresgrant court tiendra et feste a ses gesines et aux nopces de ses enfans vouldra que elles soyent en la compaignie des dames & des damoiselles. Pour laquelle chose elle acquerra moult amour de tous & de toutes.
¶ Cy devise comment la saige princesse tiendra en belle ordonnance ses femmes de sa court. Chapitre xvii.
Le vi. enseignement de prudence est que la saige princesse tout ainsi que le bon pasteur se prent garde que ses brebis soyent maintenues en santé & se aucune en devient rongneuse il la separe du troupel de peur qu'elle peust empirer les autres elle se prendra garde sur le gouvernement de ses femmes lesquelles aura terres a son povoir toutes bonnes & honnestes car aultres ne vouldra avoir en tour elle. Et pource que c'est chose assez acoustumee que chevaliers et escuyers et tous hommes qui frequentent en tour femmes par especial les aucuns ont maniere de les prier d'amours & de les attraire se ilz pevent / la saige princesse par ses ordonnances tiendra telle maniere qu'il n'aura nul repairant a sa court si hardy qui a nulle de ses femmes ose conseiller apart ne faire semblant d'atrait & se il le fait ou que il soit apperceu en aucun signe que tantost telle chere luy soit monstree qu'il ne s'i osera plus embatre. Et ainsi selon seigneur maisgnee duicte la dame qui toute honneste sera vouldra que toutes ses femmes le soyent sur peine d'estre mises hors de sa compaignie si vouldra qu'elles s'ebatent a jeulx honnestes & non tieulx que hommes s'en puissent mocquer ne tenir leurs parolles ainsi que voulentiers font de femmes quoy qu'ilz s'en rient & jouent avecques elles se contiennent entre chevaliers & escuyers & tous hommes par beau maintien dient leurs parolles coyment & simplement s'esbatent & solacent soit en dances ou autres esbatemens gracieusement & sans liberté ne soyent baudes saillans n'effrayees en parolles contenance maintien ris & ne voysent la teste levee comme cerfz ramages lesquelles contenances seroyent trop mal seans & grant mocquerie a femmes de court ou plus doibt avoir honnesteté bonnes meurs & courtois maintiens que en nulles autres. Car la ou est le plus d'onneur doivent estre les plus parfaictes meurs & maintiens & de ce deceveroient trop les femmes de court se aucun païs en avoit de telle opinion qui cuydassent que plus leur apartenist a estre baudes & saillans que autres femmes / mais pource que nous esperons que yceste nostre doctrine soit portee par le temps advenir en mains royaulmes affin que en tous lieux ou il auroit en cest endroit aucune deffaulte peust estre vaillable. Nous disons generaument a toutes & de tous pays que il appartient a toute dame & damoiselle de court estre plus saige plus rassise & mieulx moriginee en toutes choses soit jeune ou vieille que autre. Car elles doyvent estre exemplaire de tout bien & de tout honneur aux autres femmes & se autrement le foisoient point ne feroyent d'honneur a leur maistresse ne a elle mesmes. Avecques ce vouldra la sage princesse affin que toutes choses en honnesteté se correspondent que les robes & les atours de ses femmes quoy qu'ilz soyent beaulx & riches comme il appartient bien soyent d'honneste façon bien mis & bien seans honnestement & nettement maintenus mais n'y ait nulle desguisure ne deshonnesteté de trop grans collectz ou d'autres oultaiges & en toutes choses la saige princesse ordonnera ses femmes / tout ainsi que la prudente & bonne abbesse fait son convent en telle maniere que mauvais rapport en estranges contrees ne aval la ville ne autre part n'en puisse estre fait / & sera ladicte princesse tant crainte & redoubtee par le sage gouvernement que on luy verra tenir que nul ne nulle ne sera si hardy aucunement desobeir a ses commandemens ne lever l'ueil senestrement ne mal apoint / car il n'est nulle doubte que une dame est plus crainte & doubtee & tenue en plus grant reverence quant on la voit saige & de pesans meurs & honneste / & posons que elle soit benigne & doulce que ne seroit male & diverse / car le seul regard de la saige & chiere attrempee est assés souffisant signe pour corriger ceulx & celles qui mesprennent & les faire craindre.
¶ Cy devise comment la sage princesse se prendra garde sur ses revenues & de ses finances & de l'estat de sa court.
Le .vii. enseignement de prudence a la sage princesse est que elle prendra garde soigneusement au fait de sa revenue & de sa despence laquelle chose doyvent adviser nonpas seullement princes & princesses / mais semblablement toutes gens que veulent vivre par ordre de saigesse n'aura point de honte elle mesmes de vouloir sçavoir la somme de ses revenues ou de ses pensions & que les comptes de ses receveurs & despenciers de ses finances soyent a certains jours fais devant elle vouldra sçavoir comment ses maistres d'ostel gouvernent ses gens & ordonnent son commun & distribuent les viandes & semblablement des autres offices de sa court dont elle ne vueille bien estre informee que ilz soyent prudens de bonne vie & prudens hommes ains que les prengne & se le contraire scet que tost ne les mette hors si sçaura combien monte la despence de son hostel vouldra sçavoir ce que on a prins des marchans & sus le peuple pour elle & pour sa despence & ordonnera qu'il soit bien payé a certain jour / car nullement ne vouldra leurs mauldissons ne estre a leur haine. si ne vouldra riens devoir mieulx aimera se passer a moins & plus sobrement despendre. deffendra qu'on ne prengne riens sus le peuple maulgré eulx & que ce ne soit a juste pris tantost payer & non mye faire aller les povres gens des villaiges & d'ailleurs a leur grant coust & destourbier & frais. Cent fois et plus a tout une cedule en sa chambre aux dames & a ses receveurs ains qu'ilz puissent estre payés ne vouldra point que ses tresoriers ou distributeurs de finances usent du stille commun / c'est assavoir soyent menteurs ne pourmenans les gens de terme en terme comme ilz pourront penser que ilz puissent payer. Ceste sage dame ordonnera l'avoir de ses revenues en la maniere qui s'ensuyt. Elle le partira en cinq parties. La premiere sera la part & porcion que elle vouldra mettre en aulmosnes & donner aux povres. La seconde en la despence de son hostel la somme elle sçaura que elle monte / voire s'il est ainsi que sur sa revenue & pention la doye querir et que son seigneur ne luy administre sans que elle s'en mesle. La tierce a payer ses officiers & ses femmes. La quarte en dons a estrangiers ou autres qui luy auront desservy extraordinairement. Et La .v. mettra en tresor & dessus prendra a sa plaisance ce que elle vouldra mettre pour elle en joyaulx robes & autres abillemens & sera chascune part & portion de telle quantité comme elle verra que elle puisse faire selon sa revenue. Et ainsi par ceste voye tenir riglement pourra avoir droit ordre en toutes ses choses sans confusion ne que argent faille pour assovyr aucunes des dessusdictes choses parquoy il convient faire finances estranges ou chevances non licites a grans dommaiges & frais. En ceste maniere par les sept dessusditz enseignemens de prudence tenir avec les autres vertus lesquelles choses ne sont mye fortes a faire / ains embellissent & sont plaisans mais que bon cueur s'i vueille disposer & que ung petit l'ait acoustumé pourra la saige dame acquerir la gloire renommee & grant honneur au monde & a la fin paradis qui est promis aux biens vivans.