Vitæ reddidit usibus.

VII. Ainsi le bienheureux André, s’étant fixé en Achaïe, remplit d’églises toute cette région et amena un grand nombre de ses habitants à la foi du Christ. Il convertit, entre autres, la femme du proconsul Egée, et la régénéra par l’eau sainte du baptême. Mais le proconsul, dès qu’il l’apprit, entra dans la ville de Patras, et ordonna aux chrétiens de sacrifier aux idoles. Alors André, s’avançant vers lui, lui dit : « Toi qui as mérité de devenir juge sur cette terre, tu as le devoir de reconnaître ton juge qui est au ciel, et, l’ayant reconnu, de l’adorer, et, l’ayant adoré, de renoncer complètement au culte des faux dieux ! » Mais Egée lui répondit : « Je vois que tu es cet André qui prêche l’hérésie malfaisante que les princes de Rome ont naguère ordonné d’exterminer ! » Et André : « C’est que les princes de Rome ne savaient pas encore comment le Fils de Dieu a enseigné que vos idoles étaient des démons, dont l’enseignement est fait pour offenser Dieu, de telle sorte que, Dieu les ayant abandonnés, le diable s’empare d’eux et les trompe à loisir, jusqu’au jour où leurs âmes se dépouillent de leur corps et se trouvent nues, ne portant avec elles que leurs péchés. » A quoi Egée : « Votre Jésus, pendant qu’il vous apprenait ces sottises, on l’a attaché à la potence ! » Et André : « C’est pour nous rendre notre salut et non pour racheter sa propre faute qu’il a spontanément subi le supplice de la croix. » Alors Egée : « Comment peux-tu dire qu’il ait subi spontanément le supplice de la croix, tandis que nous savons qu’il a été livré par un de ses disciples, et emprisonné par les Juifs, et crucifié par les soldats ? » Alors André se mit à démontrer, par cinq arguments, que la passion du Christ avait été volontaire, car : 1o le Christ avait prévu sa passion et l’avait prédite à ses disciples, en disant : « Voici que nous montons à Jérusalem, etc. » ; 2o il s’était irrité lorsque Pierre avait exprimé le désir de l’en détourner ; 3o il avait affirmé qu’il avait le pouvoir, à la fois, de souffrir et de ressusciter ; 4o il avait désigné d’avance l’homme qui le livrerait, avait rompu le pain avec lui, et n’avait rien fait pour l’éviter ; 5o enfin il s’était rendu dans l’endroit où il savait que le traître viendrait l’arrêter. Et André ajouta que le mystère de la croix était grand. « Ce n’est pas le moins du monde un mystère, mais un supplice ! — lui répondit Egée. — Et si tu refuses de m’obéir, je te ferai goûter, à toi aussi, de ce même mystère ! » — « Si j’avais peur du supplice de la croix, répondit André, je ne prêcherais pas la gloire de la Croix. Mais d’abord je veux t’apprendre le mystère de la croix, afin que, peut-être, tu consentes à y croire, et à être sauvé ! »

Et il se mit alors à lui exposer le mystère de la rédemption, lui prouvant, par cinq arguments, combien ce mystère était nécessaire et logique, car : 1o le premier homme ayant suscité la mort au moyen d’un objet en bois, qui était l’arbre du bien et du mal, c’était chose nécessaire et logique que le Fils de l’Homme chassât la mort en mourant lui-même sur un objet de bois ; 2o le coupable étant fait de terre immaculée, c’était chose nécessaire et logique que le Rédempteur naquît d’une vierge immaculée ; 3o Adam ayant étendu la main vers le fruit défendu, c’était chose nécessaire et logique que le second Adam étendît sur la croix ses mains immaculées ; 4o Adam ayant goûté, malgré la défense de Dieu, une nourriture délicieuse, c’était chose nécessaire et logique (afin que le contraire chassât le contraire) que Jésus fût nourri de fiel ; 5o Jésus faisant part à l’homme de sa propre immortalité, c’était chose nécessaire et logique qu’il prît, en échange, à l’homme sa mortalité. Car si Dieu n’était pas devenu mortel, l’homme n’aurait pu devenir immortel.

Alors Egée : « Tu iras conter toutes ces sottises à ceux de ta secte ; mais en attendant, tu vas m’obéir, et sacrifier aux dieux tout-puissants ! » Et André : « A Dieu tout-puissant j’offre tous les jours un Agneau sans tache, qui, après qu’il a été mangé par tout le peuple, demeure vivant et tout entier. » Et Egée : « Eh bien, je vais te faire torturer jusqu’à ce que tu m’aies prouvé que tu es capable de réaliser ce miracle ! » Et aussitôt, il le fit emprisonner.

Le lendemain matin, étant monté sur son tribunal, il somma de nouveau André de sacrifier aux idoles, lui disant : « Si tu refuses de m’obéir, je te ferai attacher à cette croix que tu vantes si fort ! » Et il le menaçait encore d’autres supplices ; mais l’apôtre lui répondit : « Ne crains pas d’inventer le supplice qui te paraîtra le plus terrible : car, aux yeux de mon Roi, je serai d’autant plus bienvenu que j’aurai plus souffert patiemment en son nom ! » Alors Egée ordonna à vingt et un hommes de le saisir et de le lier à la croix par les mains et les pieds, afin que son supplice durât plus longtemps.

Et, comme on le conduisait à la croix, une foule s’amassa, disant : « Son sang innocent va périr injustement ! » Mais l’apôtre leur demanda de ne rien faire pour empêcher son martyre. Puis, du plus loin qu’il aperçut la croix, il la salua, disant : « Salut, croix, qui as été sanctifiée par le corps du Christ, et ornée de ses membres comme de pierres précieuses ! Avant que le Seigneur fût attaché sur toi, tu inspirais la peur terrestre ; mais, désormais, tu obtiens l’amour céleste, et l’on te souhaite comme un bienfait. Aussi vais-je à toi assuré et joyeux, pour que tu m’accueilles amicalement, moi, le disciple de Celui qu’on a pendu sur toi : car je t’ai toujours aimée, et ai aspiré à ton embrassement. O bonne croix, ennoblie et embellie par les membres du Seigneur ! Longtemps désirée, constamment aimée, sans cesse recherchée, prends-moi aux hommes et rends-moi à mon Maître, afin que celui-ci, m’ayant racheté par toi, me reçoive de toi ! » Et, disant ces paroles, il se dévêtit, et livra ses vêtements à ses bourreaux, qui l’attachèrent sur la croix comme on le leur avait ordonné. André y resta, vivant, pendant deux jours, et prêcha à une foule de vingt mille personnes. Le troisième jour, cette foule commença à menacer de mort le proconsul Egée, disant que c’était chose abominable de faire souffrir ainsi un saint homme plein de douceur et de piété. Et Egée, effrayé, vint le faire détacher de la croix. Mais André, en l’apercevant, lui dit : « Te voici, Egée ? Que si tu viens pour faire pénitence, tu auras ton pardon ; mais si tu viens pour me faire détacher de la croix, sache que je ne dois pas en descendre vivant ! Et déjà je vois mon Roi qui m’attend aux cieux ! »

Des soldats voulurent le délier, mais ils ne purent pas le toucher, car aussitôt leurs bras retombaient inertes. Et André, voyant que la foule voulait le détacher, fit, sur sa croix, cette prière, qu’a rapportée saint Augustin dans son livre De la Pénitence : « Seigneur, ne permets pas que je descende vivant de cette croix : car il est temps que tu livres mon corps à la terre. Je l’ai porté si longtemps, j’ai tant veillé, et peiné, que je voudrais maintenant être délivré de cette obéissance, et déchargé de ce lourd fardeau. Aussi longtemps que j’ai pu, Père bienfaisant, j’ai résisté aux attaques de mon corps, et, avec ton aide, je l’ai vaincu. Mais maintenant je te demande, comme récompense, de ne plus m’ordonner cette lutte, et de reprendre le dépôt que tu m’as confié. Confie-le maintenant à la terre, pour qu’elle le garde ; et me le rende au jour de la résurrection des corps, afin que, lui aussi, il ait la récompense qu’il a méritée ! Et fais en sorte que je n’aie plus besoin de veiller, et que mon corps ne m’empêche plus de tendre librement vers toi, Source de la vie et des joies éternelles ! »

Quand il eut dit ces paroles, une lumière éblouissante, descendant du ciel, l’entoura pendant une demi-heure, qui le fit invisible ; et, quand cette lumière se dissipa, il rendit l’âme. Maximilla, la femme d’Egée, emporta son corps et l’ensevelit honorablement. Mais Egée, avant de rentrer dans sa maison, fut saisi par un démon et expira dans la rue, en présence de tous.

On a dit aussi que, du tombeau de saint André, se dégageaient une manne en forme de farine et une huile odorante, d’après lesquelles les habitants de la région pouvaient prévoir quelle serait la fécondité de l’année qui venait : car si l’huile coulait abondante, c’était signe que la terre porterait beaucoup de fruits, et inversement. Et cela peut en effet avoir eu lieu jadis ; mais aujourd’hui on admet généralement que le corps du saint n’est plus à Patras, ayant été transporté à Constantinople.

VIII. Certain pieux évêque avait pour saint André une vénération si particulière que, sur le titre de chacun de ses ouvrages, il inscrivait toujours : « En l’honneur de Dieu et de saint André. » Or le vieil ennemi du genre humain, jaloux de la sainteté de cet évêque, concentra sur lui toute sa ruse. Ayant pris la forme d’une femme merveilleusement belle, il vient à l’évêché et demande à se confesser. L’évêque renvoie la femme à son pénitencier, qui a plein pouvoir pour entendre sa confession. Mais la femme répond qu’elle a sur la conscience des secrets qu’elle ne peut révéler qu’à l’évêque lui-même. De sorte que celui-ci la laisse enfin entrer. Et elle : « Par grâce, Seigneur, aie pitié de moi ! Je suis fille d’un roi puissant, qui a voulu me marier à un grand prince ; et je lui ai déclaré que j’avais horreur de tout lit conjugal, ayant dédié pour toujours au Christ ma virginité. Puis, me voyant exposée aux pires supplices si je persistais dans mon refus, j’ai pris le parti de m’enfuir, et me suis réfugiée sous les ailes de votre sainteté, avec l’espoir de trouver auprès de vous un lieu où je puisse me livrer en repos à la contemplation, éviter les naufrages de la vie, et échapper aux rumeurs du monde. » Sur quoi l’évêque, admirant chez une personne aussi noble et aussi belle tant de ferveur et tant d’éloquence, lui répondit avec bonté : « Ma fille, sois sans crainte, car Celui pour l’amour duquel tu as si courageusement dédaigné toi-même et les tiens, celui-là t’accordera dans cette vie le comble de sa grâce et, dans la vie à venir, la plénitude de sa gloire. Et moi, son serviteur, je me mets à ta disposition avec tout ce que j’ai ; et je veux qu’aujourd’hui tu manges à ma table. » Mais elle : « Non, mon père, ne me demande point cela, de peur qu’il n’en résulte quelque méchant soupçon dont l’éclat de ta renommée puisse avoir à souffrir ! » Et l’évêque : « Nous ne serons pas seuls à table, ce qui fait qu’aucun méchant soupçon ne pourra se produire ! »