On dit encore que les vêtements de la Vierge sont restés dans le tombeau, pour la consolation des fidèles ; et c’est de l’un de ces vêtements que l’on raconte le miracle suivant. Comme le duc des Normands assiégeait la ville de Chartres, l’évêque de cette ville attacha à une lance, en manière de drapeau, la tunique de la Vierge, qui était conservée dans sa cathédrale ; après quoi, suivi de tout le peuple, il sortit de la ville et marcha vers les ennemis, qui, aussitôt, aveuglés et comme paralysés restèrent immobiles. Ce que voyant, les habitants de Chartres se mirent à les massacrer. Mais leur cruauté déplut à la Vierge, qui, dès cet instant, fit disparaître miraculeusement la sainte tunique.

II. Un clerc, qui avait pour la Vierge une dévotion particulière, s’efforçait en quelque sorte de la consoler, tous les jours, de la douleur que lui causaient les cinq plaies du Christ. Il lui disait : « Réjouis-toi, mère de Dieu, vierge immaculée, toi qui as reçu la joie de l’ange, toi qui as enfanté l’éclat de la lumière éternelle, réjouis-toi, seule mère vierge, que louent toutes les créatures ! » Or cet homme, étant malade, et se voyant près de mourir, fut pris d’épouvante. Sur quoi la Vierge, lui apparaissant, lui dit : « Mon fils, comment peux-tu ainsi trembler de frayeur, toi qui m’as si souvent rappelé mes joies ? Réjouis-toi plutôt, toi aussi ! Et, pour avoir la joie éternelle, viens avec moi ! »

III. Un chevalier riche et puissant avait dissipé ses biens avec tant de prodigalité qu’il se trouva réduit à l’indigence. Sa femme, personne des plus vertueuses, avait une dévotion particulière pour la Vierge Marie. Or un jour, à l’approche d’une fête où, autrefois, il avait l’habitude de faire des dons très abondants, cet homme, honteux de n’avoir plus rien à donner, s’enfuit dans un endroit désert pour y rester caché pendant le temps de la fête. Et voilà qu’un cheval terrible s’approche de lui, monté par un cavalier plus terrible encore. Et ce cavalier, lui ayant demandé la cause de son chagrin, lui promet de le rendre plus riche et plus glorieux qu’auparavant, si seulement il consent à lui obéir. Et l’homme s’engage à obéir au prince des ténèbres, dès que celui-ci aura tenu la promesse qu’il lui fait. Et le cavalier : « Rentre chez toi, et va voir dans tel et tel lieu de ta maison ! Tu y trouveras de l’or, de l’argent et des pierres précieuses ! Mais ce n’est qu’à la condition que tu t’engages, tel et tel jour, à m’amener ici ta femme ! » L’homme s’y engage, revient chez lui et y trouve les trésors annoncés par le diable. De nouveau il achète des palais, distribue des présents, acquiert des esclaves. Puis, à l’approche du jour fixé par le diable, il appelle sa femme et lui dit : « Monte à cheval, car nous avons à aller assez loin d’ici ! » La femme, épouvantée, mais n’osant point contredire son mari, se recommande à la Vierge et se met en route. En passant devant une église, elle descend de son cheval, entre dans l’église, et demande à son mari de l’attendre un instant. Et là, comme de nouveau elle invoque la Vierge, celle-ci lui envoie un profond sommeil ; après quoi, descendant elle-même de l’autel, elle prend la forme et revêt les robes de la femme, sort de l’église, et monte à cheval, de telle sorte que l’homme croit que c’est sa femme qui chevauche à côté de lui. Mais voilà que, lorsqu’ils arrivent au lieu du rendez-vous, le prince des ténèbres, qui accourait vers eux, s’arrête, se met à trembler et dit au chevalier : « Traître, est-ce ainsi que tu te joues de moi en récompense de tant de bienfaits ? Je t’avais dit de m’amener ta femme, et, au lieu d’elle, c’est la Vierge Marie qui vient avec toi ! J’espérais tourmenter ta femme, pour me venger du dommage qu’elle me faisait par sa piété, et Celle que tu m’amènes, c’est elle qui va me tourmenter et me renvoyer en enfer ! » L’homme, frappé d’étonnement et de terreur, restait interdit. Et la Vierge dit au démon : « Maudit, comment as-tu osé projeter de nuire à ma chère servante ? Pour te punir, je t’ordonne de rentrer de suite en enfer, et te défends, désormais, de vouloir faire aucun mal à toute personne qui m’invoquera ! » Le diable s’enfuit en gémissant. Le chevalier, sautant de son cheval, se prosterna aux pieds de la Vierge qui, après lui avoir reproché son crime, lui ordonna d’aller rejoindre sa femme, endormie dans l’église, et puis de rejeter toutes les richesses qui lui venaient du diable. Alors l’homme, resté seul, courut jusqu’à l’église : il réveilla sa femme, et lui raconta ce qui lui était arrivé. Après quoi tous deux, rentrés dans leur maison, rejetèrent toutes les richesses du diable et vécurent pieusement dans le culte de la Vierge Marie, qui ne se fit pas faute, à son tour, de les combler de richesses.

IV. Un homme chargé de péchés fut ravi en esprit au jugement de Dieu. Il vit arriver Satan, qui dit au Seigneur : « Il n’y a, dans cette âme, rien qui t’appartienne ! Elle est à moi tout entière, et j’en ai une preuve irréfutable ! » Et le Seigneur : « Quelle est cette preuve ? » Et Satan : « C’est ta propre parole. Car tu as dit à Adam et à Eve : « Si vous mangez de ce fruit, vous mourrez « aussitôt ! » Or cet homme est de la race de ceux qui ont mangé du fruit défendu ; et, par conséquent, il doit être voué à la mort éternelle ! » Alors Le Seigneur invita l’homme à se défendre ; mais l’homme ne trouva rien à dire. Puis le démon reprit : « Et cette âme me revient encore par prescription, car il y a déjà trente ans qu’elle n’obéit qu’à moi ! » De nouveau, l’homme ne trouva rien à répondre. Mais le Seigneur, ne voulant pas encore porter la sentence contre lui, lui accorda un délai de huit jours, afin qu’il pût se recueillir et préparer sa défense. Et comme le malheureux s’éloignait, tout tremblant et tout désolé, un inconnu l’aborda et lui demanda la cause de sa tristesse. Et, quand il l’eût apprise, il lui dit : « Sois sans crainte, car je te viendrai en aide ! » Le pécheur lui demanda son nom. Et l’inconnu : « Je m’appelle la Vérité ! » Puis un second inconnu promit également son secours au pécheur, et lui dit qu’il s’appelait la Justice. Et en effet, huit jours après, comme Satan reproduisait son premier argument, la Vérité lui répondit : « Il y a deux sortes de mort, la mort corporelle et la mort éternelle. Et la parole que tu cites, démon, ne se rapporte qu’à la mort corporelle, non à la mort éternelle. Car tous meurent quant au corps, mais tous ne meurent point quant à la vie éternelle. » Sur quoi Satan, se voyant vaincu, exposa son second argument ; mais la Justice lui répondit : « En effet, cet homme t’a longtemps servi, mais jamais sa raison n’a cessé de murmurer en lui et de le lui reprocher ! » Alors Satan dit : « Cette âme doit me revenir, car, si même elle a fait quelque bien, la somme de ses péchés est incomparablement plus lourde ! » Alors le Seigneur : « Qu’on apporte les balances, et qu’on y pèse le bien et le mal qu’il a faits ! » Mais la Vérité et la Justice dirent au pécheur : « De toute ton âme, recours à la Mère de Miséricorde, qui est assise à côté du Seigneur, et efforce-toi de te gagner son appui ! » L’homme fit ainsi, et la Vierge Marie, venant à son aide, posa sa main sur le plateau de la balance où se trouvaient les quelques bonnes actions du pécheur. Et en vain le diable essayait de faire pencher le balance de l’autre côté : l’appui de la Vierge prévalut, et le pécheur fut remis en liberté. Après quoi, s’éveillant de sa vision, il fit pénitence et se convertit à une meilleure vie.

V. Dans la ville de Bourges, vers l’an du Seigneur 527, comme les chrétiens communiaient le jour de Pâques, un enfant juif se joignit à eux et reçut la sainte hostie. Rentré chez lui, il rapporta la chose à son père qui, furieux, le jeta dans une fournaise enflammée. Mais aussitôt la Vierge, prenant la forme d’une statue que l’enfant avait vue sur l’autel, s’approcha de lui et le protégea des flammes. Cependant, aux cris de la mère, une foule de chrétiens et de Juifs accoururent qui, voyant que l’enfant restait sain et sauf dans le feu, l’en retirèrent, et l’interrogèrent sur le miracle qui l’avait préservé. Et l’enfant répondit : « La belle dame que j’ai vue sur l’autel, c’est elle qui est venue près de moi, et a empêché les flammes de m’atteindre ! » Alors les chrétiens saisirent le père de l’enfant et le jetèrent dans la fournaise, où ce vilain homme fut aussitôt réduit en cendres.

VI. Des moines se promenaient, un matin, au bord d’un fleuve, et se divertissaient à toute sorte de bavardages frivoles, lorsqu’ils virent tout à coup un bateau qui s’approchait avec un grand bruit de rames. Et ils demandèrent aux matelots : « Qui êtes-vous ? » Et eux : « Nous sommes des démons, et nous conduisons en enfer l’âme d’Ebroïn, maire au palais du roi de France, qui a apostasié du monastère de Saint-Gall ! » Ce qu’entendant, les moines, épouvantés, s’écrièrent : « Sainte Marie, priez pour nous ! « Et les démons leur dirent : « Vous avez été bien inspirés d’invoquer Marie, car vous venions vous chercher pour vous emporter aussi, afin de vous punir de la façon dont vous bavardez au lieu de prier ! »

VII. Il y avait un moine qui était grand paillard, mais très dévot à la Vierge Marie. Or une nuit, comme il allait à son péché accoutumé et qu’il passait devant l’autel, il récita l’Ave Maria. Puis, sortant de l’église, il voulut traverser la rivière, tomba dans l’eau et mourut. Aussitôt les démons emportèrent son âme. Et comme des anges accouraient pour la délivrer, les démons leur dirent : « Pourquoi venez-vous ? Il n’y a rien à vous, dans cette âme ! » Mais ensuite arriva la Vierge Marie, leur demandant de quel droit ils emportaient cette âme. Et ils répondirent : « Nous l’avons trouvée achevant sa vie dans le péché ! » Mais la Vierge : « Vous mentez, car je sais que cet homme avait coutume de m’adresser une prière avant de partir, et aussi quand il revenait ! Au reste, déférons la chose à la décision du souverain juge ! » Et le Seigneur décida, sur la demande de la Vierge, que l’âme du moine pût rentrer dans son corps pour faire pénitence de ses péchés. Cependant les autres moines, ne voyant point leur frère aux matines, se mettent à le chercher, le retirent du fleuve, et s’apprêtent à l’ensevelir, quand tout à coup il ressuscite, et leur raconte ce qui lui est arrivé.

VIII. Une femme était tourmentée par un démon qui se montrait à elle sous forme humaine ; et ni l’aspersion d’eau bénite, ni aucun autre remède ne parvenait à la délivrer. Alors un saint homme lui conseilla que, la prochaine fois que le démon lui apparaîtrait, elle étendît les mains au ciel et s’écriât : « Sainte Marie, venez à mon secours ! » La femme fit ainsi ; et le diable s’arrêta comme frappé d’une pierre. Puis il dit : « Qu’un diable encore pire que moi entre dans la bouche de celui qui t’a appris cela ! » Puis il disparut, et jamais plus il n’osa l’approcher.

CXVIII
SAINT BERNARD, DOCTEUR
(21 août)

Bernard naquit en Bourgogne, au château de Fontaine, de parents nobles et pieux. Son père, vaillant homme d’armes, s’appelait Célestin, sa mère se nommait Aleth. Elle eut sept enfants, six fils et une fille, tous voués par elle au service de Dieu dès avant leur naissance ; et elle tint à les nourrir tous de son propre lait, comme pour leur transmettre, avec son lait, une part de ses vertus. Puis, quand ils grandissaient, elle les élevait pour la vie du cloître plus que pour celle de la cour, les accoutumant à une nourriture grossière et commune.