VIII. Du vivant d’Augustin, une femme, qui avait à souffrir de la part de méchants, vint trouver le saint pour lui demander conseil. Elle le trouva occupé à étudier ; et il ne leva point les yeux sur elle, ni ne répondit à ses paroles. En vain elle s’approcha de lui, et lui parla dans l’oreille, craignant que, dans sa sainteté, il ne voulût point regarder un visage de femme. Augustin ne lui répondit toujours pas, ne parut pas l’entendre ; et elle s’en alla toute triste. Mais le lendemain, comme Augustin célébrait la messe, ladite femme fut ravie en esprit et se vit transportée devant le tribunal de la Sainte Trinité, Augustin était là aussi, la tête baissée. Et la femme entendit une voix qui lui disait : « Lorsque tu es allée chez Augustin, il se trouvait ainsi en présence de la Sainte Trinité, et voilà pourquoi il ne s’est pas même aperçu de ta visite ! Mais, à présent, si tu retournes chez lui, il t’accueillera avec plaisir et te sera de bon conseil. » La femme retourna donc chez Augustin, et tout se passa comme la voix l’avait dit.
IX. On raconte aussi que certain homme de Dieu, ayant été ravi en esprit, vit tous les saints dans leur gloire, à l’exception de saint Augustin. Il demanda où était celui-ci. Et une voix lui répondit : « Il est au plus haut des cieux, admis en présence de la Sainte Trinité ! »
X. Le marquis Malaspina, ayant jeté en prison certains habitants de Pavie, les condamna au supplice de la soif, pour leur extorquer une grosse rançon. Les uns buvaient leur urine, d’autres se préparaient à rendre l’âme. Le plus jeune d’entre eux eut l’idée d’invoquer l’aide de saint Augustin, pour qui il avait une dévotion spéciale. Et voilà que, à minuit, saint Augustin apparut à ce jeune homme, le prit parla main, le conduisit jusqu’au fleuve, et lui mit sur la langue une feuille de vigne trempée dans l’eau ; et le jeune homme en fut si rafraîchi que le plus parfait nectar n’aurait plus eu pour lui la moindre saveur.
XI. Un curé qui avait une grande dévotion pour saint Augustin, et qui, depuis trois ans, était malade dans son lit, invoqua le saint la veille de sa fête, en entendant sonner les vêpres. Et le saint lui apparut, tout vêtu de blanc, l’appela trois fois par son nom, et lui dit : « Voici celui que tu as si souvent appelé ! lève-toi vite et célèbre-moi l’office des vêpres ! » Aussitôt le curé, guéri, se leva, entra dans l’église, à la stupéfaction de tous, et y célébra pieusement l’office.
XII. Un berger avait entre les deux épaules un ulcère qui le privait de toutes ses forces. Il invoqua saint Augustin, qui lui apparut en rêve, mit sa main sur l’ulcère, et le guérit entièrement. Le même homme, par la suite, devint aveugle, et de nouveau invoqua l’aide de saint Augustin. Celui-ci lui apparut à l’heure de midi, lui frotta les yeux, et aussitôt lui rendit la vue.
XIII. L’an du Seigneur 912, une troupe de quarante malades, venus d’Allemagne et de France, se rendaient en pèlerinage à Rome, pour y visiter les tombeaux des apôtres. Les uns étaient conduits sur des sellettes, d’autres marchaient sur des béquilles, d’autres, privés de la vue, se traînaient à la suite de leurs compagnons, d’autres encore avaient les mains et les pieds paralysés. Ayant franchi les Alpes et étant arrivés au village de Cana, à trois milles de Pavie, ils virent venir au-devant d’eux saint Augustin, qui, sortant de l’église des saints Come et Damien, les salua et leur demanda où ils allaient. Puis il leur dit : « Allez à Pavie, dans l’église de Saint-Pierre, qu’on appelle aussi le Ciel-d’Or ; là, on aura pitié de vous ! » Ils lui demandèrent qui il était, et lui : « Je suis Augustin, jadis évêque d’Hippone ! » Et aussitôt il disparut. Les pèlerins, arrivés à Pavie, se rendirent au monastère de Saint-Pierre ; et là, ayant appris que le corps de saint Augustin y était déposé, ils s’écrièrent, d’une voix unanime : « Saint Augustin, viens à notre aide ! » Moines et bourgeois, attirés par leurs cris, affluaient pour les voir. Et soudain, sous l’effet de tension de leurs nerfs, les pèlerins commencèrent à perdre leur sang, de telle sorte que, depuis le seuil du monastère jusqu’au tombeau de saint Augustin, le sol se trouva tout ensanglanté. Mais dès qu’ils furent parvenus au tombeau du saint, tous recouvrèrent une santé parfaite. Depuis ce jour, la renommée du saint ne cessa point de grandir ; et une foule de malades se pressaient autour de son tombeau ; puis, ayant été guéris, ils offraient des cadeaux à l’église, en gage de reconnaissance. Et bientôt la masse de ces cadeaux fut telle qu’elle encombra la chapelle tout entière ainsi que tout le porche, au point de rendre la circulation difficile autour du tombeau. Forcés par la nécessité, les moines firent transporter cette masse de cadeaux en un autre endroit.
CXXIII
SAINTE THÉODORE[11]
(28 août)
[11] L’Eglise fête, en ce même jour, une autre sainte Théodore, vierge et martyre, qui est, comme l’on sait, l’héroïne d’une des plus belles tragédies de Corneille.
Théodore, femme d’illustre maison, demeurait à Alexandrie, sous le règne de l’empereur Zénon. Elle était mariée à un homme riche et qui craignait Dieu ; mais le diable, jaloux de sa sainteté, excita dans l’âme d’un autre citoyen d’Alexandrie le désir de la posséder, de telle sorte que cet homme ne cessait point de l’importuner de ses instances et de ses présents, qu’elle repoussait toujours dédaigneusement. Enfin cet homme envoya vers elle une magicienne qui l’engagea à avoir pitié de lui et à se livrer à lui. Et comme Théodore répondait que, vivant sous l’œil de Dieu qui voyait toutes choses, jamais elle ne se résoudrait à commettre un aussi grand péché, la magicienne lui dit : « Tout ce qui se fait dans le jour, Dieu le voit et le sait ; mais ce qui se fait le soir, après le coucher du soleil, Dieu l’ignore ! » Sur quoi la dame, trompée par ce mensonge, se laissa toucher de pitié, et fit dire à l’homme qui l’aimait qu’elle l’autorisait à venir la voir après le coucher du soleil. L’homme n’eut garde d’y manquer : il vint le soir, entra dans le lit de Théodore, et puis s’en alla. Mais Théodore, revenant à elle, pleurait amèrement et se frappait au visage, disant : « Hélas ! hélas ! j’ai perdu mon âme, j’ai détruit mon honneur ! » Le mari, revenant à la maison, et trouvant sa femme toute en larmes, sans savoir la cause de son chagrin, s’ingéniait à la consoler : mais elle se refusait à toute consolation.
Le lendemain matin, elle se rendit dans un couvent de nonnes, et demanda à l’abbesse si Dieu avait pu connaître un grave péché qu’elle avait commis la veille, après la tombée du soir. Et l’abbesse : « Rien n’est caché à Dieu, qui voit et sait tout ce qui arrive, sans distinction d’heure ni de lieu. » Alors la jeune femme, pleurant amèrement, dit : « Donne-moi le livre du saint Evangile, pour que j’y cherche moi-même ma destinée ! » Elle ouvrit le livre et lut : « Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit ! »