Or, pendant qu’il prêchait ainsi, un grand tumulte se produisit, et l’on apprit que le fils du roi venait de mourir. Ne pouvant le ressusciter, les mages avaient imaginé de persuader au roi qu’il avait été appelé à faire partie des dieux, de telle sorte qu’on s’apprêtait à lui élever une statue et un temple. Mais l’eunuque susdit, ayant fait mettre les mages sous bonne garde, appela Matthieu, qui, ayant prié, ressuscita le mort. Ce que voyant le roi, qui s’appelait Egippe, fit dire, dans toutes les provinces de son royaume : « Venez voir un dieu qui se cache sous la figure d’un homme ! » La foule arriva donc de toutes parts, avec des couronnes d’or et mille autres présents, prête à offrir des sacrifices au nouveau dieu. Mais l’apôtre les réprimanda, en leur disant : « Hommes, que faites-vous ? Je ne suis pas un dieu, mais le serviteur de mon maître Jésus-Christ ! » Puis, sur son ordre, l’or et l’argent que la foule avait apportés furent employés à la construction d’une grande église, qui se trouva achevée en trente jours. Et l’apôtre y vécut trente-trois ans, et il convertit toute l’Ethiopie. Le roi Egippe se fit baptiser avec sa femme et toute sa maison. Et sa fille Euphigénie, s’étant vouée à Dieu, fut placée par l’apôtre à la tête d’un couvent de plus de deux cents vierges.

Mais, plus tard, le roi Hirtacus, qui avait succédé à Egippe, désira prendre pour femme la pieuse Euphigénie, et promit à l’apôtre la moitié de son royaume si, par son entremise, elle consentait à ce mariage. L’apôtre lui dit de se rendre à l’église, le dimanche suivant, comme faisait son prédécesseur ; ajoutant que là, en présence d’Euphigénie, il apprendrait combien c’était chose bonne qu’un mariage suivant Dieu. Et le roi s’empressa de se rendre à l’église, car il croyait que Matthieu voulait engager Euphigénie à devenir sa femme. Et en effet Matthieu, en présence de tout le peuple, commença par exposer les avantages d’une sainte union ; ce dont le roi se réjouit fort, pensant que l’objet de l’apôtre était de convaincre Euphigénie. Mais alors Matthieu reprit, poursuivant son discours : « Le mariage étant ainsi chose sacrée et inviolable, un esclave qui voudrait posséder la femme de son roi mériterait la mort. Et de même toi, Hirtacus, sachant qu’Euphigénie est la femme du roi éternel, comment oses-tu songer à prendre la femme de plus puissant que toi ? » Ce qu’entendant, le roi, fou de rage, sortit de l’église. L’apôtre, plein de constance et d’intrépidité, engagea le peuple à la patience, et bénit Euphigénie, qui, épouvantée, s’était prosternée à ses pieds. Quand la messe fut achevée, le roi envoya dans l’église un bourreau qui, frappant par derrière, de son épée, l’apôtre debout devant l’autel et les mains jointes, en prière, le tua sur place, et lui assura ainsi la couronne du martyre.

La foule, indignée, s’apprêtait à courir au palais du roi pour y mettre le feu, lorsque les prêtres et les diacres la retinrent, l’engageant à célébrer plutôt, joyeusement, le martyre de l’apôtre. Et le roi, voyant que ni les entremetteuses ni les mages ne parvenaient à fléchir la résolution d’Euphigénie, fit disposer un cercle de flammes autour de son couvent, pour la faire périr avec les autres vierges. Mais saint Matthieu, apparaissant à celles-ci, détourna le feu de leur maison, vers le palais du roi, qui se trouva aussitôt consumé. Seuls le roi et son fils unique échappèrent à l’incendie ; et aussitôt le fils, confessant les crimes de son père, courut au tombeau de l’apôtre, tandis que le père, atteint d’une lèpre hideuse et incurable, se donna la mort de sa propre main. Alors le peuple prit pour roi le frère d’Euphigénie, qui régna soixante ans. Ce prince, et après lui son fils, étendirent encore le culte du Christ, remplissant d’églises toute l’Ethiopie. Quant à Zaroës et Arphaxal, dès le jour où Matthieu avait ressuscité le fils du roi, ils s’étaient enfuis en Perse, où les apôtres Simon et Jude devaient, à leur tour, déjouer victorieusement leurs sortilèges.

II. Quatre choses sont particulièrement remarquables chez saint Matthieu : 1o c’est d’abord la rapidité de son obéissance ; car dès que le Christ l’appela, aussitôt il abandonna son péage, sans s’occuper du détriment qu’il causait à ses patrons, et s’attacha absolument au Christ ; 2o c’est ensuite sa largesse ou libéralité : car aussitôt il prépara pour le Christ un grand repas dans sa maison ; 3o c’est, en troisième lieu, son humilité, qui s’est montrée de deux façons : car, d’abord, lui seul, parmi les évangélistes, a ouvertement reconnu, qu’il était publicain ; et puis, quand les Pharisiens ont murmuré de ce que le Christ s’asseyait à la table d’un pécheur, Matthieu ne leur a rien répondu, tandis qu’il aurait pu leur rappeler qu’eux-mêmes étaient infiniment plus pécheurs que lui ; 4o enfin l’évangile de Matthieu occupe, dans l’Eglise, une place privilégiée. Il y est, en effet, plus souvent cité que les autres, de même que les Psaumes de David sont cités plus souvent que le reste de l’Ancien Testament.

Le manuscrit de ce vénérable évangile, écrit de la propre main de saint Matthieu, fut retrouvé vers l’an 500, avec les reliques de saint Barnabé. Celui-ci le portait toujours sur lui, et c’est en le mettant sur la tête des malades qu’il les guérissait.

CXXXIX
SAINT MAURICE ET SES COMPAGNONS, MARTYRS
(22 septembre)

I. Maurice était le chef de la sainte légion connue sous le nom de Légion Thébaine. Cette légion s’appelait ainsi à cause de la ville de Thèbes, patrie des légionnaires, ville d’une fertilité et d’une richesse merveilleuses, et dont les habitants avaient la réputation d’être grands de taille, courageux au combat, pleins de sagesse et d’intelligence. Thèbes avait cent portes et était placée sur le fleuve Nil, qui s’appelle, aussi Gyon, et qui a sa source dans le Paradis Terrestre. C’est à Thèbes que prêcha saint Jacques, frère du Seigneur ; et, grâce à lui, les Thébains se trouvèrent parfaitement instruits dans la foi du Christ.

Or, en l’an 277, Dioclétien et Maximien, voulant extirper du monde entier la foi du Christ, envoyèrent dans toutes les provinces où se trouvaient des chrétiens une lettre déclarant que, si les chrétiens ne se convertissaient pas au culte des idoles, des supplices terribles leur seraient réservés. Mais les chrétiens, ayant reçu cette lettre, congédièrent les messagers sans leur donner de réponse. Alors les deux empereurs, furieux, mandèrent aux diverses provinces que tous les hommes valides eussent à être armés et à venir à Rome pour faire partie des troupes impériales. Sur quoi les Thébains, se conformant au principe chrétien de rendre à César ce qui appartenait à César, organisèrent une légion de six mille six cent soixante-six soldats, qu’ils envoyèrent aux empereurs afin qu’ils assistassent ceux-ci dans les guerres, à la condition de ne point prendre les armes contre les chrétiens. Cette légion avait pour chef saint Maurice : ses porte-étendards s’appelaient Candide, Innocent, Exupère, Victor et Constantin.

Dioclétien confia la Légion Thébaine à son associé Maximien, qui se rendait en Gaule avec une grande armée. Et, avant le départ, le saint pape Marcelin exhorta les légionnaires à se laisser tuer plutôt que de manquer à leur foi chrétienne. Or, lorsque l’armée eut traversé les Alpes, l’empereur ordonna que toutes les légions sacrifiassent aux idoles et jurassent, d’une seule voix, de combattre les rebelles, et tout particulièrement les chrétiens. Ce qu’entendant, la Légion Thébaine se sépara du reste de l’armée et alla s’établir à huit milles plus loin, dans un endroit magnifique appelé Agaune, sur la rive du Rhône[13]. Et quand Maximien lui enjoignit de venir sacrifier aux dieux avec le reste de l’armée, les légionnaires répondirent qu’ils ne pouvaient le faire, étant eux-mêmes chrétiens. L’empereur, furieux, s’écria : « Que ces traîtres sachent donc que ce n’est pas seulement moi-même, mais encore mes dieux que je vais venger d’eux ! » Et il envoya vers la Légion Thébaine une autre de ses légions, avec ordre de décapiter un sur dix des légionnaires rebelles. Et les saints, tendant avec joie leurs cous, se disputaient l’un à l’autre l’honneur de recevoir la mort.

[13] Aujourd’hui Saint-Maurice-en-Valais.