Ad logicam pergo quæ mortis non timet ergo[15].
[15] J’abandonne le coassement aux grenouilles, le croassement aux corbeaux et les vanités aux vains ; et je vais vers la seule logique qui ne redoute point les ergo de la mort !
Quatrième cause : l’expiation d’une faute. Saint Augustin dit en effet que certaines âmes subissent leur peine dans le lieu même où elles ont commis leur faute, et c’est ce que prouve un exemple raconté par saint Grégoire dans son quatrième dialogue. Un prêtre trouvait toujours, lorsqu’il entrait dans son bain, un homme inconnu qui le servait avec de grands égards. Et comme un jour, pour le récompenser, il lui offrait du pain bénit, l’inconnu lui répondit tristement : « Hélas, mon Père, je ne puis toucher à ce pain consacré ! J’étais autrefois le maître de ce lieu, et j’y suis retenu aujourd’hui, après ma mort, en punition de mes fautes. Mais je te prie d’offrir à Dieu ce pain pour mes péchés ; et, le jour où tu ne me trouveras plus ici, tu sauras que tes prières auront été exaucées. » Le prêtre offrit pour lui la sainte hostie pendant une semaine ; après quoi, quand il revint au bain, il ne le trouva plus.
Cinquième cause : la prière d’un saint. C’est ainsi que, dans le chapitre consacré à la fête de saint Patrice, nous avons raconté comment ce saint a obtenu, pour certains morts, d’avoir leur purgatoire en un certain lieu sous la terre.
On peut se demander, ensuite, quels sont les suffrages qui peuvent aider les âmes du purgatoire. Parmi ceux qui sont les plus utiles à ces âmes, figurent la prière des amis, les aumônes, l’immolation de la sainte hostie et l’observation des jeûnes.
L’utilité des prières des amis nous est prouvée par l’exemple de Paschase, tel que nous le raconte saint Grégoire dans ses Dialogues. Ce Paschase était un homme plein de vertu et de sainteté ; mais comme on avait élu deux souverains pontifes, et qu’ensuite l’Eglise s’était décidée à reconnaître l’un d’entre eux, Paschase s’était obstiné, jusqu’à sa mort, à lui préférer l’autre. Quand il mourut, un possédé fut guéri en touchant sa dalmatique, posée sur son cercueil. Mais, longtemps après, l’évêque de Capoue, Germain, étant entré au bain pour cause de santé, aperçut le susdit Paschase qui le servait humblement. Effrayé, il se demanda ce que pouvait faire là un si saint homme. Et Paschase lui dit qu’il portait le châtiment d’avoir soutenu la mauvaise cause dans la rivalité des deux papes. Et il ajouta : « Prie Dieu pour moi ; et le jour où tu ne me retrouveras plus ici, c’est que ta prière aura été exaucée ! » Germain pria donc pour lui ; et, quelques jours après, en revenant au bain, il ne le vit plus. — Autre exemple : Pierre de Cluny raconte qu’un prêtre, qui célébrait tous les jours une messe pour les morts, fut dénoncé à son évêque, et suspendu de son office. Or, un jour que l’évêque traversait le cimetière pour célébrer les matines, les morts se soulevèrent contre lui en disant : « Cet évêque, non content de ne point dire de messe pour nous, nous a encore enlevé notre prêtre. Mais, s’il ne répare point le mal qu’il a fait, la mort l’attend ! » Aussi l’évêque s’empressa-t-il de lever la suspension du prêtre, et de dire lui-même, désormais, des messes pour les morts.
Combien sont agréables aux morts les prières des vivants, c’est ce que nous prouve un exemple cité par le Chantre Parisien. Un homme avait coutume, en traversant le cimetière, de réciter un psaume pour les morts. Et comme, un jour, ses ennemis le poursuivaient dans le cimetière, les morts se soulevèrent, le protégèrent et mirent en fuite ses ennemis épouvantés.
Voici maintenant, d’après saint Grégoire, un exemple qui prouve combien les aumônes sont précieuses pour la libération des âmes défuntes. Un soldat, qui était mort et revenu à la vie, raconta qu’il avait vu un pont sous lequel coulait un fleuve noir et fétide. Au delà du pont s’étendait une belle prairie, parée de fleurs parfumées, et où se promenaient, par groupes, des hommes vêtus de blanc. Mais tout pécheur qui s’aventurait sur le pont tombait dans l’horrible fleuve, et seuls les justes s’avançaient d’un pas sûr jusque dans la prairie. Et le soldat vit, dans ce fleuve, un homme nommé Pierre, qui était couché sur le dos, ayant sur soi un énorme poids de fer. Et on lui dit que cet homme souffrait cette peine parce que, de son vivant, quand il avait à châtier un coupable, il le faisait par cruauté plus que par obéissance. Un autre homme, nommé Etienne, était déjà tombé dans le fleuve, lorsque des hommes vêtus de blanc le prirent par les bras et le hissèrent jusque dans la prairie. Et l’on dit au soldat que ces hommes représentaient les aumônes d’Etienne luttant contre les vices de sa chair.
Combien l’immolation de l’hostie peut servir aux défunts, c’est ce que nous prouvent de nombreux exemples. Saint Grégoire raconte, dans ses Dialogues, qu’un de ses moines, nommé Juste, étant sur le point de mourir, avait avoué qu’il possédait secrètement trois pièces d’or. Saint Grégoire ordonna de placer ces trois pièces dans son cercueil, en disant : « Que ton argent t’accompagne dans la perdition ! » Mais en même temps il demanda aux frères d’immoler l’hostie pour le mort pendant trente jours. Au bout des trente jours, le mort apparut à un de ses frères. Et comme celui-ci lui demandait en quel état il se trouvait : « J’ai été, jusqu’ici, en fort mauvais état ; mais, ce matin, j’ai été admis à la communion et ma peine a cessé ! »
L’immolation de l’hostie peut même servir pour les vivants. Un homme, dont tous les compagnons avaient été écrasés sous une roche, dans une mine d’argent, restait vivant, mais se trouvait enfermé dans la mine, faute d’issue. Sa femme, le croyant mort, faisait dire tous les jours une messe pour lui, où elle assistait elle-même. Mais pendant trois jours le diable, l’arrêtant sur son chemin, lui dit : « Inutile d’aller plus loin, car la messe est déjà dite ! » De telle sorte que, pendant ces trois jours, la femme ne fit point célébrer de messe pour son mari, et ne put pas non plus offrir sur l’autel le pain, la cruche de vin et le cierge qu’elle offrait tous les jours. Or, peu de temps après, un homme qui travaillait dans la mine entendit une voix qui semblait venir d’au-dessous de lui, et qui lui disait : « Ne frappe pas aussi fort, car voici une grosse pierre qui menace de tomber sur moi ! » Alors le mineur cessa de creuser en cet endroit, et, sur le côté, se fraya un chemin jusqu’à un endroit où il trouva, vivant et en parfaite santé, celui que l’on croyait mort. Et comme on lui demandait comment il avait pu vivre là si longtemps, il dit que, tous les jours, excepté pendant trois jours, une main invisible lui avait apporté du pain, une cruche de vin et un cierge allumé. Ce qu’entendant sa femme, ravie de bonheur, comprit que c’était de son offrande que son mari avait vécu. Ce miracle, que nous raconte Pierre de Cluny, a eu lieu dans un village appelé Ferrières, du diocèse de Grenoble. Et pareillement saint Grégoire raconte l’histoire d’un marin qui allait périr en mer lorsqu’une messe, dite pour lui par un prêtre, lui permit de sortir des flots. Et comme on lui demandait de quoi il avait pu vivre, sur son épave, il dit qu’un inconnu lui avait apporté un pain : or, c’était à l’heure même où le prêtre immolait l’hostie pour lui.