Alors le prince des prêtres païens, à force d’argent, provoqua une grande sédition du peuple contre saint Clément. Le préfet Mamertin écrivit aussitôt à l’empereur Trajan, qui répondit que Clément, s’il refusait de sacrifier aux idoles, eût à être exilé au delà des mers dans les déserts de la Chersonèse. Et Mamertin, qui avait eu l’occasion de connaître la sainteté de l’évêque, lui dit en pleurant : « Puisse le Dieu que tu sers te secourir en cette circonstance ! » Il lui donna un bateau qu’il approvisionna de tout le nécessaire ; et bon nombre de clercs et de laïcs le suivirent dans son exil. Arrivé en Chersonèse, Clément y trouva déjà plus de deux mille chrétiens, condamnés à tailler le marbre pour les statues des dieux païens. Et comme ils allaient au-devant de lui avec des pleurs et des larmes, il les consolait en disant : « Je n’ai point mérité l’honneur que me fait le Seigneur en me choisissant pour être le chef de martyrs tels que vous ! » Et comme ils lui disaient qu’ils étaient forcés d’aller chercher de l’eau à six milles de là, Clément répondit : « Prions tous Notre-Seigneur Jésus-Christ pour que, de même qu’il a fait jaillir l’eau du roc dans le désert du Sinaï, il donne en ce lieu à ses confesseurs une source d’eau fraîche ! » Alors, ayant prié, Clément vit un agneau qui, de sa patte levée, semblait lui désigner quelque chose. Aussitôt, reconnaissant la présence du Christ, il marcha au lieu désigné, et dit : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, frappez le sol en ce lieu ! » Mais comme personne ne voyait l’agneau, personne ne put frapper le sol à l’endroit où il se trouvait. Seul Clément, prenant une baguette, donna un léger coup sous le pied de l’agneau ; et aussitôt une source jaillit, qui ne tarda pas à devenir un fleuve. Le bruit du miracle se répandit dans la région, si bien qu’en un seul jour plus de cinq cents personnes reçurent le baptême, et que, dans l’espace d’une année, soixante-quinze églises furent construites dans la province.
Trois ans après, l’empereur Trajan, informé de ces miracles, envoya en Chersonèse un de ses officiers. Mais celui-ci, voyant que le peuple tout entier était prêt à mourir, recula devant un si grand nombre d’exécutions, et se contenta de faire précipiter dans la mer saint Clément, avec une ancre attachée à son cou. Et il disait : « Désormais, du moins, ces gens-là ne pourront plus l’adorer comme un Dieu ! » Or, comme toute la foule se tenait sur le rivage, deux des disciples de Clément, Corneille et Phébus, prièrent Dieu de leur montrer le corps de son martyr. Aussitôt la mer se retira à trois milles du rivage ; et tous, marchant à pieds secs dans son lit, parvinrent jusqu’à une grotte de marbre où ils virent le corps de saint Clément, avec l’ancre auprès de lui. Et une voix du ciel leur défendit d’emporter le corps loin de ce lieu.
III. Depuis lors, tous les ans, à l’anniversaire du martyre de saint Clément, la mer se retirait de la même façon pendant une semaine, permettant aux fidèles d’atteindre, à pieds secs, le tombeau du saint. Et, à l’une de ces fêtes, une femme vint là avec son petit garçon. Or voici qu’après les cérémonies de la fête, et comme l’enfant s’était endormi, on entendit un bruit soudain de flots qui approchaient ; et la femme, épouvantée, s’enfuit avec la foule en oubliant son enfant. Arrivée sur la plage, la pauvre femme se désolait, élevant jusqu’au ciel des cris lamentables. Et longtemps elle espéra, du moins, que les flots lui rapporteraient le cadavre de son fils. Enfin, voyant son espérance déçue, elle s’en retourna dans sa maison et y passa une année dans les larmes. Mais, l’année suivante, étant revenue au tombeau de saint Clément et ayant prié le saint, elle aperçut son fils couché à l’endroit où elle l’avait laissé. Elle crut qu’il était mort, et s’approcha pour emporter son cadavre. Grandes furent sa surprise et sa joie lorsqu’elle découvrit que l’enfant n’était qu’endormi. Elle le réveilla, le couvrit de baisers et lui demanda ce qu’il avait fait, pendant toute cette année. Mais l’enfant, très surpris, répondit qu’il croyait n’avoir dormi que quelques instants.
IV. Léon, évêque d’Ostie, raconte que, sous le règne de l’empereur Michel, un prêtre, surnommé le Philosophe, vint en Chersonèse pour interroger les habitants sur les actes de saint Clément et de ses compagnons. Mais les habitants, qui étaient presque tous des nouveaux venus, dans la région, ne purent lui fournir aucun renseignement. Le fait est que, en raison de la corruption de ces habitants, le miracle du retrait de la mer avait depuis longtemps cessé ; sans compter que, pendant que ce miracle durait encore, les barbares avaient détruit le temple où reposait le cercueil de saint Clément. Alors le Philosophe se rendit dans une petite ville nommée Géorgie ; puis, en compagnie de l’évêque, du clergé et du peuple, il se mit en quête des saintes reliques. Et pendant qu’on fouillait le sol du rivage, en priant et en chantant des hymnes, Dieu permit qu’on découvrît le corps, ainsi que l’ancre, que les flots avaient portés jusque-là. Le Philosophe conduisit ensuite le corps de saint Clément à Rome, et le déposa dans l’église qui porte aujourd’hui le nom du saint. Et ce corps continue à opérer d’innombrables miracles. Cependant, à en croire une autre chronique, le corps de saint Clément aurait été retrouvé et rapporté à Rome par le bienheureux Cyrille, évêque des Moraves.
CLXVIII
SAINT CHRYSOGONE, MARTYR
(24 novembre)
Chrysogone fut jeté, par ordre de Dioclétien, dans une prison où sainte Anastasie le nourrissait de ses aumônes. Et lorsque Anastasie se trouva à son tour emprisonnée par son mari, elle écrivit à son maître Chrysogone la lettre suivante : « Anastasie au saint confesseur du Christ Chrysogone. Mariée à un homme sacrilège, j’ai feint une maladie pour me dérober à sa couche ; et, jour et nuit, je reste prosternée devant Nôtre-Seigneur Jésus-Christ. Et mon mari, non content de dépenser mon patrimoine avec des idolâtres, me tient si étroitement enfermée que je m’attends à mourir d’un instant à l’autre. Et bien que cette mort n’ait rien que de glorieux, je souffre de voir que les richesses que j’avais consacrées à Dieu et aux pauvres se trouvent ainsi gaspillées par ces êtres indignes. Adieu, saint homme, ne m’oublie pas ! » Et Chrysogone lui répondit : « Garde-toi de te laisser troubler par l’adversité ! Bientôt Jésus t’appellera à lui, et, comme après les ténèbres de la nuit, tu verras la lumière éclatante de Dieu ; et à l’hiver succédera pour toi un doux été doré. Adieu et prie pour moi ! »
Cependant, le mari de sainte Anastasie, pour achever de se délivrer d’elle, ne lui faisait plus donner, dans sa prison, qu’un quartier de pain. La sainte écrivit alors à Chrysogone : « La fin de mon corps approche. Puisse mon âme être accueillie par Celui pour l’amour de qui je supporte tout ce que te racontera la vieille femme qui te remettra cette lettre ! » Et Chrysogone lui répondit : « Les bonheurs et les malheurs de ce monde aboutissent à une seule et même fin. C’est sur une seule et même mer que naviguent les misérables bateaux que sont nos corps. Mais certains de ces bateaux, attachés par de fortes chaînes, traversent sans danger les plus cruelles tempêtes, tandis que d’autres, plus fragiles, échouent et se brisent même en pleine bonace. Toi donc, servante du Christ, arme-toi de la croix et prépare-toi à l’œuvre de Dieu ! »
Lorsque Dioclétien vint à Aquilée, pour mettre à mort les chrétiens, il fit venir devant lui saint Chrysogone et lui dit : « Si tu veux sacrifier aux dieux, je te nommerai préfet de ce pays et j’élèverai ta famille au rang consulaire ! » Mais Chrysogone répondit : « Je n’adore qu’un seul Dieu, qui est dans le ciel, et je méprise tes dignités comme de la boue ! » Sur l’ordre de l’empereur, il eut la tête tranchée. Cela se passait en l’an du Seigneur 287. Le prêtre Zèle ensevelit pieusement les deux tronçons de son corps.
CLXIX
SAINTE CATHERINE, VIERGE ET MARTYRE
(25 novembre)
I. Catherine, fille du roi Coste, fut instruite dès son enfance dans tous les arts libéraux. Lorsque l’empereur Maxence convoqua à Alexandrie tous les habitants de la province, riches et pauvres, pour sacrifier aux idoles, Catherine, qui avait alors dix-huit ans, et qui était restée seule dans son palais avec de nombreux serviteurs, entendit un jour un grand bruit mêlé de chants et de gémissements. Elle demanda d’où cela provenait ; et quand elle le sut, prenant avec elle quelques serviteurs et se munissant du signe de la croix, elle se rendit sur la place, où elle vit de nombreux chrétiens qui, par peur de la mort, se laissaient conduire aux temples pour y sacrifier. Blessée de cette vue jusqu’au fond de son cœur elle aborda audacieusement l’empereur et lui dit : « Je viens te saluer, empereur, à la fois par déférence pour ta dignité et parce que je veux t’engager à t’éloigner du culte de tes dieux pour reconnaître le seul vrai créateur ! » Puis, debout devant la porte d’un temple, elle se mit à discuter avec Maxence, conformément aux diverses modes du syllogisme, par allégorie et par métaphore. Après quoi, revenant au langage commun, elle dit : « Je me suis adressée jusqu’ici au savant, en toi. Mais à présent, dis-moi comment tu as pu rassembler cette foule pour célébrer la sottise des idoles ! » Et comme elle démontrait savamment la vérité de l’incarnation, l’empereur, stupéfait, ne sut d’abord que lui répondre. Enfin il lui dit : « O femme, laisse-moi achever le sacrifice, et ensuite je te répondrai ! » Et il la fit conduire dans son palais, où il ordonna qu’elle fût soigneusement gardée : car il avait été très frappé de sa science et de sa beauté. Catherine était en effet d’une beauté merveilleuse, que personne ne pouvait voir sans en être ravi.