I. Saint Ambroise était fils d’un préfet de Rome nommé Ambroise. Pendant qu’il dormait dans son berceau, un essaim d’abeilles descendit sur lui, et les abeilles entraient dans sa bouche comme dans une ruche ; après quoi elles s’envolèrent si haut que l’œil humain les perdait de vue. Alors le père de l’enfant s’écria : « Cet enfant, s’il vit, deviendra quelque chose de grand ! » Plus tard Ambroise, étant adolescent, et voyant que sa mère et sa sœur baisaient les mains des prêtres, offrit un jour à sa sœur ses propres mains à baiser, par manière de jeu, et ajouta qu’elle aurait un jour à les lui baiser sérieusement. Il étudia les lettres à Rome, et plaida au prétoire avec tant d’éclat que l’empereur Valentinien le chargea de gouverner les provinces de la Ligurie et de l’Emilie. Il vint donc à Milan, où tout le peuple s’était réuni pour élire un évêque. Et comme les ariens et les catholiques se querellaient au sujet de cette élection, Ambroise intervint entre eux pour apaiser leur querelle. Et voici qu’une voix d’enfant se fit entendre tout à coup, disant qu’Ambroise lui-même devait être élu évêque : ce à quoi tout le peuple consentit, de telle sorte qu’Ambroise fut élu par acclamation. Mais lui, dès qu’il le sut, s’efforça de les détourner de ce choix en les terrorisant : sortant de l’église il se rendit à son tribunal, et, contre son habitude, condamna plusieurs prévenus à des peines corporelles. Cependant le peuple persistait dans son choix et continuait à l’acclamer, disant : « Que la faute de ton péché retombe sur nous ! » Alors, tout troublé, Ambroise rentra chez lui et y fit venir, au su de tous, des filles publiques, espérant que la vue de ce scandale détournerait le peuple de le prendre pour évêque. Mais cela même ne servit de rien, car le peuple persistait à lui dire : « Que ta faute retombe sur nous ! » Alors Ambroise, désespéré, résolut de s’enfuir au milieu de la nuit, et se mit en route dans la direction du Tessin. Mais, après avoir marché toute la nuit, il se retrouva, le matin, devant une porte de Milan qu’on appelle la Porte Romaine. Il y fut reconnu par le peuple, et gardé par lui ; et l’on rendit compte de la chose à l’empereur Valentinien, qui fut enchanté de voir qu’on prenait pour évêque un de ses fonctionnaires. Et le bon préfet, père d’Ambroise, se réjouissait de voir sa prédiction réalisée. Cependant Ambroise, à Milan, était de nouveau parvenu à se cacher, mais de nouveau il fut retrouvé. Il reçut le baptême, car il n’était encore que catéchumène, et, huit jours après, il montait dans la chaire épiscopale. Et comme, quatre ans plus tard, il était retourné à Rome et que sa sœur lui baisait respectueusement la main, il lui dit en riant : « Eh bien, ne l’avais-je pas prédit, que tu aurais un jour à me baiser la main pour de bon ? »

II. Ambroise vint un jour ordonner un évêque dans une ville où l’impératrice Justine et d’autres hérétiques voulaient faire élire un homme de leur secte. Et voici qu’une jeune fille arienne, plus hardie que les autres, monta dans la chaire où se tenait saint Ambroise, et se mit à le tirer par le pan de son manteau ; elle espérait l’entraîner vers un groupe de femmes qui l’auraient frappé et jeté hors de l’église. Mais Ambroise lui dit : « Si indigne que je sois de mon sacerdoce, tu n’as pas le droit de porter la main sur un prêtre ! Crains le jugement de Dieu, et prends garde que quelque mal n’en résulte pour toi ! » Paroles que l’événement ne tarda pas à confirmer : car, le lendemain, la jeune fille mourut, et Ambroise la conduisit jusqu’au lieu de sa sépulture, rendant ainsi le bien pour le mal. Et l’exemple de cette mort effraya toute la ville.

Revenu à Milan, saint Ambroise eut à éviter d’innombrables pièges de l’impératrice Justine qui, par l’argent et par les honneurs, excitait le peuple contre lui. Et comme plusieurs s’efforçaient de le contraindre à quitter la ville, l’un d’eux, plus mal avisé que les autres, loua une maison tout contre l’église et y tint prêt un char à quatre chevaux, de façon à pouvoir emmener au plus vite l’évêque quand, avec l’aide de Justine, il serait parvenu à s’emparer de lui. Mais Dieu voulut que, le jour où cet homme avait espéré emmener saint Ambroise hors de Milan, ce fut lui-même qui dût partir pour l’exil sur son quadrige. Et Ambroise, rendant le bien pour le mal, s’occupa de pourvoir à son entretien.

Certain hérétique, homme acharné à la discussion et très difficile à convertir, comme un jour il entendait prêcher saint Ambroise, vit un ange qui lui soufflait à l’oreille les paroles de son discours. Ce que voyant, cet homme se mit à défendre la foi qu’il attaquait.

III. Il y avait à Milan un sorcier qui conjurait les démons et les envoyait vers Ambroise pour le tourmenter ; mais les démons, revenant vers lui, déclaraient tous qu’ils ne pouvaient s’approcher ni d’Ambroise, ni de sa maison, parce qu’un feu terrible entourait tout cet édifice, si bien que, même à distance, ils en sentaient la brûlure. Un autre démon, qui s’était emparé de l’esprit d’un homme, sortait de l’esprit de cet homme toutes les fois que celui-ci entrait à Milan, et reprenait possession de lui toutes les fois que l’homme sortait de la ville. Interrogé sur les motifs de sa conduite, ce démon répondit qu’il avait peur de se trouver en contact avec saint Ambroise. Il y eut aussi un homme qui, à l’instigation de Justine, entra de nuit dans la chambre du saint pour le poignarder ; mais au moment où il levait le bras, prêt à frapper, son bras se trouva soudain desséché.

Les habitants de la ville de Thessalonique s’étaient rendus coupables envers l’empereur ; et celui-ci, sur la prière d’Ambroise, leur avait d’abord pardonné ; mais ensuite, excité par la malice de ses courtisans, il avait fait mettre à mort plusieurs des habitants de la ville. Ambroise, dès qu’il l’apprit, interdit à l’empereur l’accès de son église. Et comme Théodose lui disait que le sage David lui-même avait commis un meurtre et un adultère, l’évêque lui répondit : « Tu l’as imité dans ses erreurs, imite-le maintenant dans sa pénitence ! » Et l’empereur fut si touché de ces paroles qu’il entreprit aussitôt de faire pénitence.

IV. Se promenant un jour dans Milan, saint Ambroise fit un faux pas, et tomba. Un passant, à cette vue, se mit à rire. Mais le saint lui dit : « Toi qui es debout, prends garde à ne pas tomber ! » Et, en effet, au même instant, le rieur s’étendit à terre et eut à déplorer sa propre chute, après s’être moqué de celle d’autrui.

Un autre jour, Ambroise, s’étant rendu au palais d’un magistrat nommé Macédonius, auprès de qui il voulait intercéder pour un accusé, trouva les portes du palais fermées et ne put se faire admettre. Sur quoi il dit au magistrat : « Toi aussi, bientôt, tu viendras à mon église, et tu en trouveras les portes ouvertes, mais tu ne parviendras pas à y entrer ! » Et, en effet, peu de temps après, Macédonius, poursuivi par ses ennemis, voulut se réfugier dans l’église ; mais bien que toutes les portes fussent ouvertes, un pouvoir invisible l’empêcha d’entrer.

Saint Ambroise institua dans l’église de Milan des chants et un office qui y sont célébrés, aujourd’hui encore. Il vivait avec tant d’austérité qu’il jeûnait tous les jours, sauf le jour du sabbat, le dimanche et les jours de grande fête. Telle était sa générosité qu’il donnait aux églises et aux pauvres tout ce qu’il pouvait avoir, ne gardant rien pour lui-même. Telle était sa compassion que, lorsque quelqu’un lui racontait un de ses péchés, il en pleurait si amèrement que le pécheur était forcé de pleurer avec lui. Telles étaient son humilité et sa passion au travail qu’il écrivait tous ses livres de sa propre main, aussi longtemps que ses forces le lui permettaient. Telles étaient sa piété et la douceur de son âme qu’en apprenant la mort d’un saint prêtre ou évêque il pleurait au point de ne pouvoir pas être consolé : et il expliquait qu’il ne pleurait point parce que ces saints hommes étaient entrés dans la gloire, mais parce qu’ils l’y avaient précédé lui-même, laissant un vide impossible à remplir. Et tels étaient son courage et sa fermeté qu’il avait coutume de reprocher ouvertement leurs vices à l’empereur et aux princes.

V. On raconte que saint Ambroise, pendant un voyage à Rome, reçut l’hospitalité dans une villa de Toscane, chez un homme extrêmement riche, et qu’il s’informa avec insistance auprès de son hôte sur sa condition de fortune. A quoi l’hôte répondit : « Ma condition, seigneur, a toujours été heureuse et glorieuse. Voyez, j’ai des richesses infinies, un nombre incalculable d’esclaves et de serviteurs ; toujours tous mes vœux ont été réalisés, et jamais rien ne m’est arrivé de contraire, ni même de désagréable. » Ce qu’entendant, saint Ambroise fut stupéfait ; et il dit à ses compagnons de route : « Levez-vous, et fuyons au plus vite d’ici, car le Seigneur n’a point de place dans cette maison. Hâtez-vous, mes enfants, hâtons-nous de fuir, de peur que la vengeance divine ne nous surprenne ici et ne nous enveloppe dans l’expiation des péchés de ces gens-là ! » Et à peine Ambroise et ses compagnons avaient-ils quitté la maison, que, soudain, la terre s’ouvrit et engloutit, sans laisser de trace, ce riche et tout ce qui lui appartenait. Ce que voyant, Ambroise dit : « Voyez, mes frères, comme Dieu nous traite avec miséricorde quand il nous envoie des épreuves, et comme il nous traite avec sévérité quand il nous envoie une longue suite de plaisirs ! » Et l’on ajoute que, aujourd’hui encore, un fossé très profond reste creusé en ce lieu, pour garder le témoignage de cet événement.