II. Josèphe rapporte que c’est en châtiment du meurtre de Jacques qu’a été autorisée la destruction de Jérusalem, ainsi que la dispersion des Juifs. Mais plus encore que la mort de Jacques, c’est la mort du Seigneur qui a attiré sur Jérusalem ce terrible châtiment, selon ce qu’avait dit le Seigneur lui-même : « On ne te laissera pas pierre sur pierre, puisque tu n’as point connu le temps de ta visitation ! » Mais comme Dieu ne veut pas la mort du pécheur, cinquante ans de délai furent laissés aux Juifs pour faire pénitence, en même temps que la prédication des apôtres, et en particulier celle de saint Jacques le Mineur, les exhortait sans cesse à se repentir. Et ce n’est pas tout. Ne pouvant convertir les Juifs par la prédication des apôtres, le Seigneur voulut au moins les effrayer par des prodiges ; et Josèphe nous rapporte toute une série de prodiges qui se produisirent pendant ces cinquante années de délai. Une étoile, pareille à un glaive, flamboya au-dessus de la ville pendant une année entière. Un jour de fête des Azymes, à neuf heures de la nuit, une lumière aussi brillante que celle du midi entoura le temple. Dans la même fête, une génisse qu’on allait sacrifier, déjà livrée aux mains des prêtres, enfanta un agneau. Plusieurs jours après, au coucher du soleil, on vit courir de toutes parts, sur les nuages, des chars remplis de troupes en armes. La nuit de la Pentecôte, les prêtres qui entraient dans le temple pour préparer les sacrifices, entendirent d’étranges bruits comme d’écroulement, pendant que des voix invisibles disaient : « Quittons ces lieux ! » Enfin, quatre ans avant la guerre, le jour de la fête des Tabernacles, un certain Jésus, fils d’Ananias, se mit à crier : « Voix de l’Orient, voix de l’Occident, voix des quatre points cardinaux, voix sur Jérusalem et sur le temple, voix sur les époux et les épouses, voix sur le peuple tout entier ! » Cet homme fut saisi, frappé de verges, mais toujours il répétait les mêmes paroles, criant plus fort à chaque coup reçu. On le conduisit devant le juge, on le tortura jusqu’à mettre à nu les os de ses membres. Mais lui, sans pleurer ni demander grâce, hurlait toujours les mêmes paroles, ajoutant encore : « Malheur à toi, malheur à toi, Jérusalem ! »
Alors, comme les Juifs ne se laissaient ni toucher par les avertissements ni effrayer par les prodiges, le Seigneur envoya à Jérusalem Vespasien et Titus, qui détruisirent la ville de fond en comble. Et voici quelle fut l’occasion de leur arrivée à Jérusalem, à ce que nous raconte certaine histoire, en vérité apocryphe. Pilate, comprenant qu’il avait condamné un innocent, et craignant la colère de l’empereur Tibère, lui envoya, pour s’excuser de la mort de Jésus, un messager nommé Albain. Or, à cette époque, Vespasien gouvernait, au nom de Tibère, le pays des Galates, et Albain, poussé par la tempête sur la côte de Galatie, fut amené en présence de Vespasien. Et c’était la coutume du pays que tout naufragé qui y débarquait devenait l’esclave du prince. Vespasien demanda à Albain qui il était, d’où il venait, et où il allait. Et Albain : « Je suis habitant de Jérusalem, je viens de cette ville, et je me rends à Rome. » Alors Vespasien : « Tu viens du pays des mages, et, par suite, tu dois connaître le secret de guérir. Vois donc à me donner tes soins ! » Car Vespasien avait dans le nez, depuis l’enfance, une espèce de vermine, d’où lui était venu son surnom même de Vespasien. Albain répondit : « Seigneur, je ne connais point la médecine, et ne puis donc pas te guérir. » Mais Vespasien : « Si tu ne me guéris, tu seras mis à mort ! » Alors Albain lui dit : « Celui qui a su rendre la vue aux aveugles, exorcisé les démons, ressuscité les morts, celui-là pourra te guérir, non pas moi ! » Et Vespasien : « Qui est donc celui-là ? » Et Albain : « C’est Jésus de Nazareth, que les Juifs ont mis à mort par jalousie. Si tu crois en lui, tu retrouveras aussitôt la santé ! » Et Vespasien : « Je crois que, s’il a pu ressusciter les morts, il pourra me délivrer de mon infirmité ! » Et aussitôt les vers lui sortirent du nez, et il retrouva la santé. Rempli de joie, il s’écria : « Oui, certes, c’était un Fils de Dieu, celui qui a pu me guérir ! Et je vais demander à César la permission de me rendre à Jérusalem, pour châtier tous ceux qui ont livré cet homme et l’ont fait mourir. Quant à toi, Albain, retourne auprès de ton maître, je te rends la liberté ! » Vespasien alla donc à Rome, afin d’obtenir de Tibère la permission de détruire Jérusalem et toute la Judée. Et pendant de nombreuses années il réunit des troupes, sous le règne de Néron, pendant que les Juifs, de leur côté, se révoltaient contre l’Empire. Mais d’autres chroniques affirment que ce n’était point le zèle pour le Christ qui le faisait agir, mais le désir de réprimer l’insurrection des Juifs. Enfin il se mit en route vers Jérusalem, avec une nombreuse armée, et, le jour de Pâques, il mit le siège autour de la ville, où se trouva ainsi enfermée une foule de Juifs venus de la campagne pour les fêtes. Sur son chemin, il attaqua une ville de Judée nommée Jonapata, dont Josèphe était le chef ; et celui-ci, après une courageuse résistance, voyant que la destruction de la ville était imminente, se réfugia avec onze autres Juifs dans un souterrain, où ses compagnons et lui souffrirent de la faim pendant quatre jours. Ces malheureux, malgré l’avis de Josèphe, aimaient mieux mourir là que de se soumettre au joug de Vespasien. Ils résolurent donc de se tuer les uns les autres, afin d’offrir leur sang à Dieu en sacrifice ; et comme Josèphe était le principal d’entre eux, c’était lui qu’on voulait mettre à mort le premier. Mais Josèphe, personnage prudent, et qui tenait à la vie, se constitua le juge du sacrifice, et décida que l’on tirerait au sort, deux par deux, ceux qui auraient à être tués les premiers. Après quoi, il livra à la mort tantôt l’un tantôt l’autre de ses compagnons, jusqu’à ce qu’enfin ne restèrent plus que lui-même et l’homme qui devait tirer au sort avec lui. Alors Josèphe, adroitement, prit à cet homme son épée, et lui demanda ensuite s’il préférait vivre ou mourir. L’homme, épouvanté, le supplia de lui conserver la vie. Josèphe s’adressa en secret à un familier de Vespasien, et le pria de demander à son maître que grâce lui fût faite de la vie. Amené devant Vespasien, il lui dit : « Prince, je t’informe que l’empereur de Rome vient de mourir, et que le Sénat t’a nommé pour le remplacer ! » Et Vespasien : « Si tu es prophète, pourquoi n’as-tu pas prédit à cette ville qu’elle aurait à se soumettre à moi ? » Cependant, quelques jours après, des délégués arrivèrent de Rome pour annoncer à Vespasien qu’il était élevé à l’Empire. Le nouvel empereur partit pour Rome, laissant à son fils Titus le soin de poursuivre le siège de Jérusalem.
La même histoire apocryphe raconte ensuite que Titus, en apprenant l’honneur échu à son père, fut rempli d’une joie qui lui tordit les nerfs et paralysa ses membres. Ce qu’apprenant, Josèphe devina la cause véritable de la maladie, et s’ingénia à y trouver un remède, se fondant sur le principe que les contraires peuvent être guéris par leurs contraires. Or, Titus avait un esclave qui lui était si odieux qu’il ne pouvait, sans souffrir, le voir ni même entendre prononcer son nom. Josèphe dit donc à Titus : « Si tu veux être guéri, aie soin de saluer tous ceux que tu verras en ma compagnie ! » Titus s’engagea à le faire. Et aussitôt Josèphe fit préparer un festin où il se plaça en face de Titus, en faisant asseoir à sa droite l’esclave détesté. Et dès que Titus l’aperçut, il eut un frémissement d’aversion qui, aussitôt, réchauffa ses nerfs, refroidis par l’excès de joie, et le guérit de sa paralysie. Et, depuis lors, il rendit sa faveur à l’esclave et admit Josèphe dans son amitié. Telle est l’histoire ; mais je laisse au jugement du lecteur le soin de décider si une telle histoire valait même la peine d’être rapportée.
Le fait est que Jérusalem fut assiégée par Titus, pendant deux ans, et qu’entre autres maux, dont elle eut à souffrir au cours de ce siège, elle eut à souffrir une famine si affreuse que les parents arrachaient la nourriture non seulement des mains mais de la bouche même des enfants, et les enfants de la bouche des parents ; les plus vigoureux des jeunes gens erraient par les rues comme des fantômes et tombaient morts, épuisés de faim ; souvent ceux qui ensevelissaient les morts mouraient sur les cadavres, si bien qu’on finit par ne plus ensevelir les morts, et qu’on se borna à les précipiter en masse du haut des murs. Titus, voyant les fossés remplis de ces cadavres, leva les mains au ciel, pleura, et dit : « Seigneur, tu vois que ce n’est point moi qui les ai fait mourir ! » Et la famine était telle que les assiégés mangeaient leurs chaussures. Une femme noble et riche, voyant des pillards envahir et dépouiller sa maison, s’écria, tandis qu’elle élevait en l’air son enfant nouveau-né : « Fils plus infortuné d’une mère infortunée, pour quel destin te réserverais-je au milieu de tant de misères ? Viens, mon enfant, sois pour ta mère une nourriture, pour les pillards un scandale, pour les siècles un avertissement ! » Sur quoi elle étrangla son fils, le fit cuire, en mangea la moitié, et cacha l’autre moitié. Or, voici que les pillards, sentant une odeur de viande cuite, se précipitèrent dans la maison et menacèrent la femme de la tuer si elle ne leur livrait sa provision de viande. Alors la femme, leur montrant les membres de son enfant : « Tenez, leur dit-elle, je vous ai réservé la meilleure partie ! » Une telle horreur les envahit qu’ils ne surent que répondre. Et elle : « C’est mon fils, leur dit-elle, le péché est sur moi : mangez sans crainte, puisque moi-même, qui l’ai mis au monde, en ai mangé la première ; et si l’horreur vous retient, j’achèverai seule de manger ce dont j’ai déjà mangé la moitié ! »
Enfin, la seconde année du règne de Vespasien, Titus prit Jérusalem, détruisit le temple de fond en comble ; et, de même que les Juifs avaient acheté le Christ pour trente deniers, de même Titus ordonna qu’on vendît trente Juifs pour un seul denier. Josèphe raconte que quatre-vingt-dix-sept mille Juifs furent vendus, et que onze mille périrent par la faim ou le fer. On raconte encore que Titus, en entrant à Jérusalem, aperçut un mur plus épais que les autres ; il y fit pratiquer une ouverture, et l’on vit derrière le mur un vieillard d’aspect vénérable qui, aux questions qu’on lui posa, répondit qu’il s’appelait Joseph, qu’il était de la ville d’Arimathie, et que les Juifs l’avaient enfermé et muré là parce qu’il avait enseveli le corps du Christ. Il ajouta que, depuis lors, il avait été nourri et soutenu par des anges descendant du ciel. Mais, d’autre part, l’évangile de Nicodème nous dit que Joseph d’Arimathie, ayant été muré par les Juifs, avait été délivré par le Christ et ramené par lui dans sa ville natale. Après cela, rien n’empêche d’admettre que, revenu à Arimathie, Joseph ait continué à prêcher le Christ et ait été muré par les Juifs une seconde fois.
A la mort de Vespasien, Titus succéda à son père sur le trône : homme plein de clémence et de générosité, dont Eusèbe de Césarée et Jérôme nous rapportent que, certain jour, se rappelant qu’il n’avait fait ce jour-là aucune bonne action, il s’est écrié : « O mes amis, j’ai perdu ma journée ! » Longtemps après, certains Juifs voulurent reconstruire Jérusalem. Mais, étant sortis de leurs maisons, le matin, pour y travailler, ils aperçurent à terre des croix faites de rosée : ils s’enfuirent, épouvantés. Le matin suivant, quand ils se remirent à l’ouvrage, chacun d’eux vit une croix de sang peinte sur son manteau, ce qui, de nouveau, les mit en fuite. Enfin, le troisième jour, une vapeur brûlante sortit du sol, qui les consuma. C’est du moins ce que raconte Milet, dans sa chronique.
LXVI
L’INVENTION DE LA SAINTE CROIX
(3 mai)
Sous le nom de l’Invention de la Sainte Croix, l’Eglise fête l’anniversaire du jour où a été retrouvée la croix de Notre-Seigneur. Cet événement eut lieu plus de deux cents ans après la résurrection du Christ.
On lit dans l’Evangile de Nicodème que, un jour que le vieil Adam était malade, son fils Seth se rendit jusqu’à la porte du Paradis et demanda de l’huile de l’arbre de miséricorde, afin d’en frotter le corps de son père et de lui rendre ainsi la santé. Or, l’archange Michel lui apparut et lui dit : « N’espère pas obtenir, par tes larmes ni par tes prières, de l’huile de l’arbre de miséricorde, car les hommes ne pourront obtenir de cette huile que dans cinq mille cinq cents ans », — c’est-à-dire après la passion du Christ. Une autre chronique raconte que l’archange Michel offrit cependant à Seth un rameau de l’arbre miraculeux, en lui ordonnant de le planter sur le mont Liban. Une autre histoire, en vérité apocryphe, ajoute que cet arbre était le même qui avait fait pécher Adam, et que l’ange, en donnant le rameau à Seth, lui dit que, le jour où ce rameau porterait des fruits, son père recouvrerait la santé. Et Seth, de retour chez lui trouva son père déjà mort ; il planta le rameau sur la tombe d’Adam, et le rameau devint un grand arbre qui vivait encore au temps de Salomon.
Ce prince, frappé de la beauté de l’arbre, le fit couper afin qu’il servît à la construction du temple ; mais là, on ne put trouver aucun endroit où le placer : car tantôt il paraissait trop long et tantôt trop court ; et, quand les ouvriers essayaient de le couper à la longueur voulue, ils s’apercevaient ensuite qu’ils l’avaient trop coupé : de telle sorte que, impatientés, ils le jetèrent en travers d’un lac, pour servir de pont. Or la reine de Saba, venant à Jérusalem pour consulter la sagesse de Salomon, et ayant à traverser le susdit lac, vit en esprit que le Sauveur du monde serait un jour attaché au bois de cet arbre. Elle refusa donc de mettre le pied sur lui, et, au contraire, s’agenouilla pour l’adorer. Une autre histoire veut que la reine de Saba ait vu le bois miraculeux dans le temple même, et que de retour dans son pays, elle ait écrit à Salomon qu’à ce bois serait un jour attaché l’homme dont la mort mettrait fin au royaume des Juifs ; sur quoi Salomon aurait fait enlever l’arbre et aurait ordonné de l’enfouir profondément sous terre. Et, à l’endroit où l’arbre était enfoui, se forma plus tard la piscine probatique : si bien que ce n’était pas seulement la descente d’un ange, mais aussi la vertu du bois caché sous terre, qui produisait, dans cette piscine, la commotion de l’eau et guérissait les malades.