Son père, exaspéré, lui dit : « Par quels maléfices parviens-tu à dompter jusqu’aux flots de la mer ? » Mais elle : « Homme malheureux et stupide, ne comprends-tu pas que c’est le Christ qui m’accorde cette grâce ? » Son père la fit jeter en prison, avec l’intention de la faire décapiter le jour suivant ; mais, dans la nuit, ce mauvais père, qui s’appelait Urbain, fut trouvé mort dans son palais.
Il eut pour successeur un magistrat non moins inique, nommé Elius, qui la fit plonger dans une chaudière allumée avec de l’huile, de la résine et de la poix ; et il ordonna à quatre hommes de secouer la chaudière, pour activer la flamme. Mais Christine louait Dieu de ce que, née d’hier à la foi, il lui permît d’être bercée comme un petit enfant. Et le juge, furieux, lui fit raser la tête et la fit conduire nue à travers la ville jusqu’au temple d’Apollon ; mais là, sur un signe d’elle, la statue du dieu tomba en poussière ; ce dont le juge fut si effrayé qu’il en mourut.
Il eut pour successeur Julien, qui fit plonger Christine dans une fournaise ardente ; elle y resta cinq jours saine et sauve, chantant avec des anges et se promenant avec eux. Julien fit lancer sur elle deux aspics, deux vipères et deux couleuvres. Mais les vipères lui léchèrent les pieds, les aspics se pendirent sur sa poitrine, et les couleuvres, s’enroulant autour de son cou, léchèrent sa sueur. Alors Julien dit à son mage : « Profite de ton art pour exciter ces bêtes ! » Mais les bêtes, aussitôt, se retournèrent contre le mage et le tuèrent. Puis Christine leur ordonna de se réfugier dans le désert ; et elle montra encore son pouvoir en ressuscitant un mort. Alors Julien lui fit trancher les mamelles, d’où jaillit du lait au lieu de sang. Puis il lui fit couper la langue ; mais Christine n’en continua pas moins de parler et, prenant un morceau de sa langue coupée, elle le jeta au visage de Julien, qui fut atteint à l’œil, et aussitôt perdit la vue. Enfin Julien fit lancer deux flèches dans son cœur et une dans son côté, et la sainte, ainsi frappée, mourut. Cela se passait vers l’an du Seigneur 287, sous Dioclétien.
Le corps de sainte Christine repose aujourd’hui dans une place forte appelée Bolsène et qui est située entre Viterbe et Civita-Vecchia. Quant à la ville de Tyr, qui était située tout près de là, elle a été détruite de fond en comble.
XCVIII
SAINT JACQUES LE MAJEUR, APÔTRE
(25 juillet)
I. L’apôtre Jacques, fils de Zébédée, après l’ascension du Seigneur, prêcha d’abord en Judée et en Samarie, puis il se rendit en Espagne pour y semer la parole divine. Mais voyant que son séjour en Espagne était sans profit et qu’il n’était parvenu à y former que neuf disciples, il y laissa deux de ces disciples, et, avec les sept autres, revint en Judée. Jean Beleth assure même que, pendant tout son séjour en Espagne il ne put faire qu’une seule conversion.
Rentré en Judée, il se remit à prêcher la parole de Dieu. Sur la demande des pharisiens, un mage nommé Hermogène envoya vers lui son disciple Philet pour le convaincre devant les Juifs de la fausseté de sa prédication. Mais ce fut, au contraire, l’apôtre qui, en présence de la foule, convertit Philet, tant par ses arguments que par ses miracles ; et le disciple du mage, quand il s’en retourna près de son maître, lui vanta la doctrine de Jacques, lui raconta ses miracles, lui dit qu’il était résolu à devenir chrétien, et l’engagea à imiter son exemple. Alors Hermogène, furieux, se servit de la magie pour l’immobiliser de telle sorte que le malheureux Philet n’avait plus la force de faire un mouvement ; et il lui dit : « Nous verrons bien si ton Jacques parviendra à te délivrer ! » Or Jacques, informé de la chose, envoya à Philet un linge qu’il avait sur le corps. Et à peine Philet eut-il touché ce linge que, délivré de ses chaînes magiques, il brava Hermogène et alla rejoindre l’apôtre. Le mage, exaspéré, ordonna aux démons de lui amener Jacques et Philet chargés de chaînes, pour intimider, par cet exemple, les autres disciples. Mais les démons, arrivés en face de Jacques, commencèrent à gémir piteusement, en disant : « Apôtre Jacques, aie pitié de nous, car voici que nous brûlons avant notre temps ! » Et Jacques : « Pourquoi venez-vous ici ? » Et les démons : « C’est Hermogène qui nous a envoyés pour que nous nous emparions de toi et de Philet ; mais aussitôt l’ange de Dieu nous a liés avec des chaînes de feu, et il ne cesse pas de nous torturer. » Et Jacques : « Que l’ange de Dieu vous rende la liberté : mais ce n’est qu’à la condition que vous vous empariez d’Hermogène et me l’ameniez ici enchaîné, sans cependant lui faire aucun mal ! » Les démons firent comme il l’ordonnait ; et Jacques dit à Philet : « Suivons l’exemple du Christ, qui nous a enseigné de rendre le bien pour le mal ! Hermogène t’a enchaîné ; toi, délivre-le ! » Et comme Hermogène, débarrassé de ses liens, se tenait tout confus devant l’apôtre, celui-ci lui dit : « Va librement où tu veux aller ! car notre doctrine n’admet pas que personne se convertisse malgré lui ! » Et Hermogène lui dit : « Je connais l’humeur vindicative des démons. Ils me tueront si tu ne me donnes pas, pour me protéger, quelque objet t’ayant appartenu. » Alors Jacques lui donna son bâton ; et le mage alla chercher ses livres, et les rapporta à l’apôtre, qui lui ordonna de les jeter à la mer. Après quoi Hermogène, se jetant à ses pieds, lui dit : « Libérateur des âmes, reçois en pénitent celui que tu as daigné secourir tandis qu’il t’enviait et cherchait à te nuire ! » Et, depuis lors, il se montra parfait dans la crainte de Dieu.
Mais les Juifs, furieux de cette conversion, vinrent trouver Jacques et lui reprochèrent de prêcher la divinité de Jésus. Et l’apôtre leur prouva si clairement cette divinité, par le témoignage des livres saints, que plusieurs d’entre eux se convertirent. Ce que voyant, le grand prêtre Abiathar souleva le peuple, fit passer une corde autour du cou de l’apôtre, et le conduisit devant Hérode Agrippa, qui le condamna à avoir la tête tranchée. Or, comme on le conduisait au supplice, un paralytique, gisant sur la route, le supplia de lui rendre la santé. Et Jacques lui dit : « Au nom de Jésus-Christ, pour qui je vais souffrir la mort, sois guéri, lève-toi et bénis ton Créateur ! » Et aussitôt le malade guérit, se leva et bénit le Seigneur. Alors le scribe qui conduisait Jacques se jeta à ses pieds, lui demanda pardon, et lui dit qu’il voulait devenir chrétien. Ce que voyant, Abiathar le fit saisir et lui dit : « Si tu ne maudis pas le nom du Christ, tu seras toi-même décapité avec Jacques ! » Et le scribe : « Maudis sois-tu toi-même, et que le nom du Christ soit béni à jamais ! » Alors Abiathar le fit frapper au visage, et obtint d’Hérode qu’il partageât le supplice de l’apôtre. Et comme on s’apprêtait à les décapiter tous deux, Jacques demanda au bourreau un vase plein d’eau, dont il se servit pour baptiser le scribe, nommé Joséas : après quoi tous deux eurent la tête tranchée. Ce martyre eut lieu le huitième jour des calendes d’avril ; mais l’Eglise a décidé que la fête de saint Jacques Majeur serait célébrée le huitième jour des calendes d’août (25 juillet), date où le corps du saint fut transporté à Compostelle.
II. Après la mort de Jacques, ses disciples, par crainte des Juifs, placèrent le corps sur un bateau, s’y embarquèrent avec lui, se confiant à la sagesse divine ; et les anges conduisirent le bateau en Galice ; dans le royaume d’une reine qui s’appelait Louve, et qui méritait de porter ce nom. Les disciples déposèrent le corps sur une grande pierre, qui, à son contact, mollit comme de la cire et forma d’elle-même un sarcophage adapté au corps. Puis les disciples se rendirent auprès de la reine Louve et lui dirent : « Notre-Seigneur Jésus-Christ t’envoie le corps de son disciple, afin que tu reçoives mort celui que tu n’as pas voulu recevoir vivant ! » Ils lui racontèrent le miracle qui avait permis au bateau de naviguer sans gouvernail ; et ils la prièrent de désigner un lieu pour la sépulture du saint. Alors la méchante reine les envoya traîtreusement au roi d’Espagne, sous prétexte de lui demander son autorisation ; et le roi s’empara d’eux et les jeta en prison. Mais, la nuit, un ange leur ouvrit les portes de la prison et les remit en liberté. Le roi, dès qui l’apprit, envoya des soldats à leur poursuite ; mais, au moment où ces soldats allaient franchir un pont, le pont se rompit et tous furent noyés. A cette nouvelle, le roi eut peur pour lui-même, et se repentit. Il envoya d’autres hommes à la recherche des disciples de Jacques, mais, cette fois, avec mission de leur dire que, s’ils voulaient revenir, il n’aurait rien à leur refuser. Ils revinrent donc et convertirent toute la ville à la foi du Christ, puis ils retournèrent auprès de Louve, pour lui faire part du consentement du roi. Et la reine, furieuse, leur répondit : « Allez prendre, dans la montagne, des bœufs que j’ai là, mettez-leur un joug, et emportez le corps de votre maître dans un lieu où vous puissiez lui élever un tombeau ! » La perfide créature savait, en effet, que ces prétendus bœufs étaient des taureaux indomptés ; et elle se disait que, si les disciples de Jacques leur mettaient le joug, les taureaux ne manqueraient point de les tuer et de jeter à terre le corps du saint. Mais il n’y a point de sagesse qui vaille contre Dieu. Les disciples, ne soupçonnant point la ruse, gravirent la montagne, où d’abord un dragon vomissait des flammes ; ils lui présentèrent une croix, et le dragon se rompit en deux. Il firent ensuite le signe de la croix, et les taureaux, devenus doux comme des agneaux, se laissèrent mettre le joug, et coururent porter le corps du saint dans le palais même de la Louve : ce que voyant, celle-ci, émerveillée, crut en Jésus, transforma son palais en une église de Saint-Jacques, et la dota magnifiquement. Et le reste de sa vie s’écoula dans les bonnes œuvres.
III. Le pape Calixte raconte qu’un certain Bernard, du diocèse de Modène, ayant été enchaîné en haut d’une tour, ne cessait d’invoquer saint Jacques. Le saint lui apparut et lui dit : « Viens, suis-moi en Galice ! » Puis il brisa les chaînes du prisonnier, et disparut. Alors Bernard s’élança du haut de la tour, qui avait plus de soixante coudées, et il descendit ainsi à terre sans se faire aucun mal.