XIV

En cette chaude matinée de juin, Valderez revenait à pas lents par les sentiers du bois d'Arnelles en compagnie de Mme Vangue, la femme du médecin de Vrinières. Elle se trouvait depuis quelque temps en relations très suivies avec cette jeune femme, rencontrée au chevet des malades pauvres, que toutes deux visitaient. Le curé, discrètement, les avait rapprochées, en se disant que la société de cette personne distinguée et sérieuse, très bonne chrétienne, ne pouvait qu'être favorable à la jeune châtelaine d'Arnelles, tellement solitaire dans sa superbe demeure. La différence des positions ne les avait pas empêchées de sympathiser aussitôt, et c'était maintenant vers l'intimité que toutes deux s'acheminaient doucement.

Trois mois s'étaient écoulés depuis le départ de M. de Ghiliac. Cette fois, chaque semaine, il écrivait à sa femme, en lui envoyant soit un livre, soit un morceau de musique. Il lui donnait des conseils pour ses lectures et lui demandait de lui envoyer son avis sur tel ouvrage ou sur tel fait d'histoire. La correspondance, sur ce ton, était relativement facile entre eux, et Valderez, beaucoup moins gênée que dans ses conversations avec lui, montrait mieux ainsi, sans s'en douter, ses exquises qualités morales et des facultés intellectuelles fort rares. En retour, elle recevait de ces lettres comme savait les écrire M. de Ghiliac, petits chefs-d'oeuvre d'esprit et de style alerte qui eussent fait la joie des lettrés. Cette correspondance littéraire et des envois fréquents de fleurs, de fruits confits, de friandises diverses, tant qu'il avait été à Cannes, représentaient évidemment ce qu'Elie estimait être son devoir envers sa femme.

Elle avait pu admirer, dans une revue mondaine, sa merveilleuse villa entourée de jardins uniques, lire le compte rendu des fêtes de Cannes, Nice et Monte-Carlo auxquelles il assistait, et où brillait la belle marquise douairière. Plus tard, sa réception à l'Académie avait occupé toute la presse, tous les périodiques. Cette séance, de mémoire d'homme, n'avait pas eu sa pareille. On s'écrasait sous la coupole, et quand parut le récipiendaire, "tous les coeurs palpitèrent, tous les yeux ne virent plus que lui," ainsi que le déclara le chroniqueur d'une revue élégante.

Valderez lut et relut le discours d'Elie. C'était un morceau admirable, et elle comprit l'impression qu'il avait dû produire dit par lui avec cette voix au timbre chaud et vibrant, cette voix enveloppante qui était une harmonie pour l'oreille.

Elle répéta, ce jour-là, sans le savoir, une parole de M. d'Essil à sa femme en murmurant avec un frémissement d'effroi:

— C'est un effrayant enchanteur.

Quelque temps après elle apprit, à la fois par une lettre de son mari et par les journaux, le départ du marquis de Ghiliac pour une croisière en Norvège, à bord de son nouveau yacht. Il préludait ainsi, probablement, à son voyage au pôle Nord. Valderez put le voir, à cette occasion, photographié en tenue de yachtman, sur le pont du superbe navire dont on décrivait tout l'aménagement, digne de l'homme de goûts raffinés qui en était propriétaire.

Quand reviendrait-il à Arnelles? Valderez l'ignorait. La pensée de le revoir lui causait un insurmontable malaise. Et, d'autre part, cependant, cet abandon paraissait à tous incompréhensible et choquant. Valderez, à certains moments, se demandait ce que serait pour elle l'avenir. Ainsi que le lui avait dit un jour le curé de Vrinières, il était impossible que cette situation se prolongeât indéfiniment. Elle le comprenait maintenant. Mais de quelque façon que la résolût M. de Ghiliac, c'était la souffrance qui l'attendait à peu près inévitablement, songeait-elle avec un frisson d'angoisse.

La vue du docteur Vangue et de sa femme, si unis, si heureux dans leur médiocrité, lui inspirait de mélancoliques réflexions. Et en constatant la tendresse du docteur pour ses enfants, sa préoccupation de leur bonne éducation physique et morale, elle comparait involontairement avec l'insouciance paternelle du marquis de Ghiliac.