Cependant, il fallait convenir qu'il y avait sous ce rapport quelque amélioration. M. de Ghiliac dans ses lettres, s'informait de la santé de sa fille, de son caractère, et, quelque temps auparavant, il lui avait envoyé une magnifique poupée norvégienne que Guillemette, dans son ravissement, ne voulait plus quitter et embrassait tout le jour.

Valderez devait reconnaître qu'elle n'avait pas fait un pas dans la connaissance de la nature de son mari, que le sphinx demeurait impénétrable, plus inquiétant même que jamais. Dans son angoisse, quand son âme était profondément tourmentée par le doute et la souffrance, la prière seule pouvait ramener le calme et la résignation. La prière, la charité, sa tâche près de Guillemette, dont elle était ardemment aimée, c'était là sa vie. La seule satisfaction que lu procurerait cette position tant enviée de marquise de Ghiliac était de faire du bien autour d'elle. Les pauvres et les affligés du pays connaissaient tous la jeune châtelaine qui savait si bien donner, avec son or, quelque chose d'elle-même, de son coeur, de sa grâce charmante, et dont le sourire délicieux égayait les plus tristes intérieurs, en même temps que ses conseils à la fois fermes et si doux ramenaient au devoir bien des égarés.

Depuis quinze jours, Valderez n'avait pas reçu de lettres de son mari. Elle avait appris — toujours par les journaux — qu'il se trouvait maintenant à Paris, où il continuait se vie mondaine accoutumée. Une pette comédie signée de lui venait d'être jouée dans les salons d'un hôtel du Faubourg. Parmi les actrices, qui toutes portaient de vieux noms de France, elle vit la comtesse de Trollens et la baronne de Brayles. Ce dernier nom ne lui était pas inconnu. C'était celui d'une amie d'enfance d'Elie et Mme de Trollens, dont M. de Ghiliac avait parlé, au cours d'une conversation avec M. de Noclare, qui avait connu le baron de Brayles.

Evidemment, Elie ne reparaîtrait pas de sitôt à Arnelles. C'était la pleine saison mondaine. Et ensuite, si son expédition au pôle lui tenait encore à l'esprit, il s'occuperait de tout organiser à ce sujet.

Devant les deux jeunes femmes, dans le sentier du bois, Guillemette et son amie Thérèse Vangue couraient en jouant avec le chien du docteur, un gros loulou gris très fou. Celui-ci, tout à coup, quittant les petites filles, se mit à aboyer en s'élançant vers un sentier transversal.

— Oh! voilà Odin! cria Guillemette. Mais alors, papa!… Oui, le voilà, maman!

M. de Ghiliac apparaissait en effet, précédé de son lévrier et suivi de Benaki, — mais d'un Benaki transformé, car sa tenue de petit sauvage avait fait place à un costume à l'européenne.

Le saisissement de Valderez était tel qu'elle s'arrêta involontairement.

— Vous, Elie!… à cette heure! Mais il n'y a pas de train!

— Et pourquoi donc sont faites les automobiles? riposta-t-il en riant.