— Prodiguer est de trop, Roberte. Mais j'ai trouvé que, groupées dans les jardinières du salon blanc par les mains de ma femme, avec le goût très artistique qu'elle possède au plus haut degré, je jouissais beaucoup plus de ces fleurs qu'en les laissant toutes sur la tige. Ceci est encore de l'égoïsme et ne prouve pas du tout que je ne tienne énormément à mes roses, — au contraire.
L'éclair railleur, bien connu de Roberte, traversait en ce moment les prunelles du marquis. Elle baissa un peu les yeux, domptée, comme toujours, par la froide ironie de cet homme près de qui échouaient toutes les coquetteries, toutes les subtiles intrigues féminines. Elle força de nouveau ses lèvres à sourire, à prononcer des paroles aimables pour la belle jeune femme qui marchait à la droite d'Elie, — pour cette créature abhorrée envers qui, à chaque minute, sa haine grandissait.
Le salon blanc était devenu la pièce préférée de Valderez. Elle avait su donner à cet appartement, trop luxueux à son gré, un cachet intime et sérieux. Et ces tentures blanches qui tuaient les plus beaux teints, formaient au contraire pour le sien un cadre incomparable.
Roberte le constata aussitôt — comme aussi la grâce exquise de la jeune châtelaine dans son rôle de maîtresse de maison. De plus, elle semblait remarquablement douée au point de vue de l'intelligence; elle causait fort bien, — sauf de sujets purement mondains, qui semblaient lui être à peu près complètement étrangers.
Mme de Brayles, s'en apercevant, s'empressa aussitôt de lancer l'entretien de ce côté afin d'infliger tout au moins quelques petites blessures d'amour-propre à cette trop séduisante marquise. Mais ces finesses méchantes étaient peine perdue avec M. de Ghiliac. En un clin d'oeil, il avait ramené la conversation sur un terrain plus familier à Valderez, et, selon sa coutume, la dirigeait à son gré, en prenant visiblement plaisir à mettre en valeur l'intelligence très délicate de sa femme.
Il semblait aujourd'hui particulièrement gai. Etait-il très heureux de se retrouver près de Valderez? Probablement… bien qu'on pût se demander pourquoi il ne s'était pas donné plus tôt ce plaisir. Mais il s'amusait aussi, — Roberte le reconnaissait à certaine expression de cette physionomie bien connue d'elle, — il s'amusait de sa fureur jalouse qu'il savait exister sous les airs aimables de Mme de Brayles. Il se jouait — comme il l'avait toujours fait — de cet amour qu'il n'ignorait pas.
Etre un objet d'amusement pour "lui"… et avoir devant les yeux cette merveilleuse châtelaine qui avait peut-être le bonheur d'être aimée de lui! C'était intolérable! Aussi Roberte abrégea-t-elle sa visite, en refusant l'invitation à dîner qui lui était adressée, sous prétexte d'importantes affaires à régler avant son départ.
Tandis que M. de Ghiliac allait la conduire jusqu'à sa voiture, Valderez rentra dans le salon et s'assit près de sa table de travail. D'un geste machinal, ses doigts effleurèrent les fameuses roses "Duchesse Claude" qui s'épanouissaient dans une jardinière de Sèvres, tandis que son regard songeur se posait sur le siège occupé tout à l'heure par la baronne. Cette Mme de Brayles lui était vraiment peu sympathique, et Elie avait peut-être raison dans le jugement sévère qu'il avait porté sur elle ce matin. Ses insinuations au sujet de la nature fantasque de M. de Ghiliac, de sa façon de comprendre le rôle de la femme, de ses malentendus avec Fernande, dénotaient un complet manque de tact.
Elles avaient, en tout cas, réveillé chez Valderez la tristesse latente, comme chaque fois qu'une circonstance quelconque venait lui remettre plus clairement sous les yeux ce qu'elle connaissait bien, hélas! — l'égoïsme absolu et l'absence de coeur chez cet être si admirablement doué sous les autres rapports.
Pourtant, il semblait maintenant aimer sa fille. Hier, aujourd'hui encore, il s'était montré affectueux pour elle, avait paru s'intéresser à tout ce que sa femme lui disait de la santé de l'enfant, de sa vive intelligence et de l'amélioration de son caractère. Et, pour elle-même, Valderez trouvait en lui un changement qui lavait frappée aussitôt. Ce n'était plus la froideur d'autrefois, ni l'ironie, ni cette amabilité fugitive et enjôleuse qui l'avait parfois troublée, trois mois auparavant, parce qu'elle avait laissé entrevoir à son inexpérience l'effrayant pouvoir de séduction que possédait cet homme, et lui avait donné la crainte qu'il ne cherchât à en user pour faire tout à son aise une étude approfondie du jeune coeur ignorant, ainsi soumis à son empire. Non, ce n'était plus cela du tout. Il se montrait sérieux, réservé sans froideur, discrètement aimable, et jusqu'ici il n'avait pas eu à son égard une seule de ces ironies qui ne lui étaient que trop familières. S'il continuait ainsi… oui, vraiment, l'existence serait possible…