Et quand, en arrivant à Arnelles, elle vit Valderez dans tout l'épanouissement d'une beauté qui s'était augmentée encore, quand elle remarqua la grâce incomparable avec laquelle elle portait ses toilettes, signées d'un des grands maîtres de la couture, tous les démons de la jalousie s'agitèrent en elle. M. d'Essil l'avait dit un jour à sa femme: Mme de Ghiliac ne pouvait pardonner à une bru des torts de ce genre.

Valderez voyait arriver sa belle-mère avec une répugnance secrète. A mesure que lui venait plus d'expérience, elle comprenait mieux la faute commise par Mme de Ghiliac en lui révélant tous ces détails de la nature d'Elie, et surtout en assurant aussi fermement à une pauvre enfant ignorante et pleine de bonne volonté que son mari ne l'aimerait jamais. Mais telle était la droiture de sa propre nature qu'elle ne songeait pas encore à l'accuser de perfidie, d'autant moins que Mme de Ghiliac, en lui parlant ainsi, avait paru absolument sincère — et que, hélas! l'attitude d'Elie était venue si vite corroborer ses dires! Mais cependant Valderez ressentait d'instinct envers sa belle-mère un éloignement, une crainte imprécise, en même temps que l'inquiétude qu'elle ne fût mécontente de se voir supplantée comme maîtresse de maison.

Mais Mme de Ghiliac connaissait trop bien la nature entière et absolue de son fils pour oser émettre à ce sujet la plus légère récrimination. Elle devait ronger son frein, et assister au triomphal succès de la jeune châtelaine près des hôtes d'Arnelles.

C'était toujours un privilège envié d'être invité chez le marquis de Ghiliac. Mais, cette année, l'attrait habituel s'augmentait encore par la perspective de connaître enfin cette seconde femme sur laquelle ne tarissaient pas d'éloges ceux qui l'avaient aperçue. Puis, ne serait-il pas d'un passionnant intérêt de voir l'attitude de M. de Ghiliac envers cette jeune femme, de savoir si vraiment il était, cette fois, amoureux? Et quelle chose alléchante, pour les jalousies féminines, d'avoir à surveiller tous les faits et gestes de la nouvelle châtelaine, de songer aux impairs, aux imprudences que cette provinciale inexpérimentée allait certainement commettre, dans ce milieu qui lui était inconnu, et qui cachait tant d'embûches!

Celles qui escomptaient ce plaisir furent bien vite déçues. Le tact inné de Valderez, son intelligence, sa réserve un peu fière sous l'apparence la plus gracieuse lui permettaient de se trouver d'emblée au niveau de ce rôle de maîtresse de maison tel qu'il devait être à Arnelles. Et, de plus, elle avait en Elie un guide sûr qui la conduisait d'une main discrète au travers du maquis de petites intrigues, de jalousies, de fourberies aimables et d'amoralité souriante dont il avait percé tous les secrets. Elle se sentait entourée par lui d'une sollicitude constante, qui lui semblait douce et rassurante dans ce milieu où son âme si profondément chrétienne, si sérieuse et délicate ne se sentait pas à l'aise.

Personne ne songeait à contester l'aisance parfaite de la jeune châtelaine ni la grâce inimitable avec laquelle elle recevait ses hôtes. Le mariage de raison annoncé par la marquise douairière, rendu plausible par la façon d'agir de M. de Ghiliac au début de son union, paraissait maintenant à tous difficile à admettre, devant le charme irrésistible de cette jeune femme. D'ailleurs, bien des changements chez lui, bien des nuances saisies par les curiosités avides, étaient venus faire penser à tous que, cette fois, l'insensible était touché. L'affectueux intérêt qu'il témoignait à sa fille, le soin qu'il prenait d'éloigner de sa femme tout ce qui pouvait la froisser dans ses idées, la place qu'il lui donnait dans sa vie d'écrivain, surtout, auraient suffi à démontrer l'influence qui s'exerçait sur lui.

Et elle? Naturellement, elle ne pouvait faire autrement que de l'adorer. Mais elle n'imitait pas la première femme qui laissait voir si bien ses sentiments, et ne savait pas cacher sa jalousie. Cela devait évidemment plaire à M. de Ghiliac, ennemi des manifestations extérieures.

Valderez se rendait fort bien compte de la curiosité dont elle était l'objet, elle avait l'intuition des jalousies ardentes qui s'agitaient autour d'elle. Mais elle continuait à remplir son devoir avec la même grâce simple, en se dégageant de la crainte que lui inspirait, au début, ce monde frivole qu'elle apprenait vite à connaître. Une messe entendue à une heure matinale venait lui donner pour toute la journée la force morale nécessaire dans cette ambiance de futilités et d'intrigues. Elle pouvait alors passer, toujours gracieuse et bonne, mais intérieurement détachée, au milieu du tourbillon qui emportait les hôtes d'Arnelles de distractions en distractions, de fêtes en fêtes.

Mais elle songeait avec perplexité qu'il fallait qu'Elie fût réellement bien frivole, pour se complaire dans une existence de ce genre. Il est vrai qu'il ne semblait pas, pour le moment, y trouver un plaisir excessif, et, très volontiers, laissait à d'autres le soin d'organiser les amusements, auxquels il prenait, cette année, une part aussi restreinte que le lui permettaient ses devoirs de maître de maison. De son côté, Valderez se reposait de ce soin sur sa belle-mère et sur Mme de Trollens, ces mondaines infatigables qui déployaient des trésors d'imagination lorsqu'il s'agissait de leurs plaisirs. Elle pouvait ainsi, presque chaque matin, trouver une heure pour aller travailler près d'Elie, qui continuait à revoir les mémoires de ses ancêtres. C'était généralement à ce moment-là qu'il lui donnait ses conseils et qu'elle lui demandait son avis sur tout ce qui l'embarrassait dans sa nouvelle tâche.

Elle trouvait aussi une aide, et une amie véritable, en la personne de la comtesse Serbeck, la plus jeune soeur de M. de Ghiliac. Mariée très jeune à un grand seigneur autrichien, Claude de Ghiliac avait trouvé en son mari un coeur noble et sérieux, très chrétien, qui avait su diriger vers le bien cette nature bonne et droite, mais que commençait à gâter une éducation frivole et fausse. Dès le premier instant, Valderez et elle avaient sympathisé. Claude, de nature enthousiaste, chantait les louanges de sa jeune belle-soeur en même temps que celles de son frère, dans l'admiration duquel elle avait été élevée par sa mère, pour qui Elie seul comptait au monde. Ayant perdu depuis son mariage ses goûts mondains, elle se plaisait surtout à s'occuper de sa petite famille, et souvent Valderez et elle, laissant Mme de Ghiliac et sa fille aînée diriger les papotages de salon, s'en allaient vers les enfants, fréquemment rejointes par la duchesse de Versanges qui aimait fort ses arrière-petits-neveux, mais surtout Guillemette, depuis que Valderez avait transformé l'enfant morose et un peu sauvage en une petite créature affectueuse, pleine d'entrain et de spontanéité.