— Non, pas impuissante, ma chère enfant, car elle réchauffera nos pauvres coeurs, et sera un rayon de bonheur sur la fin de notre existence! interrompit vivement Mme de Versanges en embrassant la jeune femme.

Le duc se mordait la moustache pour cacher son émotion, tandis que M. de Ghiliac, les yeux un peu baissés, caressait d'un geste machinal la chevelure de Guillemette, debout près de lui.

— Du bonheur, je crois que vous en donnez à tous ceux qui vous entourent, ma mignonne, continua la duchesse. Voilà une petite fille absolument méconnaissable, n'est-ce pas, Bernard?

— C'est en effet le mot. Il y a maintenant de la vie, de la gaieté dans ces yeux-là — tes yeux, Elie. C'est, avec ces belles boucles brunes, tout ce qu'elle a de toi, car la coupe du visage est tout à fait celle des Mothécourt.

Un pli léger se forma pendant quelques secondes sur le front du marquis. Entre ses dents, il murmura:

— Qu'elle ne soit pas une poupée frivole comme sa mère, au moins, si elle doit lui ressembler de visage!

La marquise douairière apparut cette année-là à Arnelles plus tôt que de coutume. Une sorte de hâte fébrile la possédait de voir face à face celle qu'elle appelait en secret "l'ennemie", de se rendre compte de la place que Valderez occupait chez son fils. Elle avait vu avec une irritation d'autant plus forte qu'elle se trouvait obligée de la contenir, Elie, dédaignant tous les plaisirs mondains, s'installer à Arnelles, près de cette jeune femme qu'il avait feint de délaisser d'abord. Si aveuglée qu'elle fût par la jalousie, il lui était impossible de ne pas admettre que l'orgueil, à défaut du coeur, inclinât son fils vers cette admirable créature, digne de flatter l'amour-propre masculin le plus exigeant. Et elle savait aussi d'avance que la belle douairière ne serait plus maintenant que bien peu de chose, près de cette jeune femme vers qui iraient tous les hommages, toutes les admirations des hôtes du marquis de Ghiliac.

Pendant quelque temps, en le voyant si peu préoccupé de sa femme, menant seul comme auparavant son existence mondaine, elle avait fortement espéré que Valderez séjournerait aux Hauts-Sapins, avec Guillemette, pendant la durée de la saison des chasses à Arnelles. Un jour, peu de temps après le retour d'Elie de sa croisière, elle lui en parla incidemment. Il la regarda d'un air étonné, un peu sardonique, en ripostant:

— A quoi songez-vous, ma mère? Si Valderez avait le désir d'aller passer quelque temps dans le Jura, ce n'est pas ce moment-là qu'elle choisirait, car, naturellement, il est indispensable que ma femme se trouve là pour faire les honneurs de notre demeure.

Quelque temps après, le départ et l'installation à Arnelles de M. de Ghiliac venaient montrer à sa mère que son influence conjugale était peut-être beaucoup plus apparente que réelle.