"— Je suis moins fâchée de porter des dentelles de ce prix depuis que je sais qu'elles font vivre des ouvrières bien intéressantes et que j'aide ainsi au rétablissement d'une industrie qui permet aux femmes de travailler chez elles. Mais cela… cela!…

"Elle désignait les diamants qu'elle portait ce soir-là.

"— …Figurez-vous, mon cousin, que je n'ose plus mettre mon collier de perles depuis que Claude m'a appris ce qu'il valait. C'était justement, de toutes mes parures, celle que je préférais. Mais c'est épouvantable, une pareille fortune qui dort, sans profiter à personne.

"— Elle ne profite pas davantage dans son écrin que sur vos épaules, ma chère enfant, répliquai-je en riant, bien qu'au fond je fusse ému de ce scrupule qui n'existe certes chez aucune de ces dames, même chez Claude, si sérieuse qu'elle soit devenue.

"— Evidemment. Mais enfin, c'est fou de la part d'Elie, n'est-ce pas, mon cousin? Et je vous avoue que le luxe outré qui règne ici, le train de vie que l'on y mène sont un peu effrayants pour moi.

"Elle était délicieuse en parlant ainsi avec son air de grave simplicité.

"— Eh bien! il faut obtenir de votre mari qu'il change un peu cela, répliquai-je.

"Elle rougit légèrement, et mit la conversation sur un autre sujet.

"De plus en plus, je suis persuadé qu'Elie en est profondément épris. Et déjà elle l'a changé. Comme je vous le disais dans ma dernière lettre, il est plus sérieux, moins sceptique et moins railleur. C'est, en outre, un jeune père charmant, très affectueux, et de plus, lui, qui ne se souciait pas des enfants, s'intéresse à ses neveux, aux Serbeck du moins, car François et Ghislaine de Trollens sont d'insupportables petits poseurs qu'il ne peut souffrir. On sent aussi qu'il exerce autour de sa femme une sollicitude discrète, mais incessante. Il paraît — c'est Claude qui m'a raconté le fait — que, quand sa mère présenta à son approbation la liste des invités aux séries d'Arnelles, il effaça plusieurs noms, entre autres celui de la comtesse Monali, qui a des toilettes si choquantes; de Mme de Sareilles, dont la réputation laisse fort à désirer; du marquis de Garlonnes, dont le divorce scandaleux a fait, l'année dernière, les plus beaux jours de le presse. Puis il a signifié à Eléonore, grande directrice du théâtre d'Arnelles, qu'il voulait que tous les projets de représentation lui passassent sous les yeux, car il n'entendait pas que l'on vît chez lui, comme cela s'est produit l'année dernière, des spectacles qui pussent offenser tant soit peu la morale.

"Vous devinez d'ici la fureur — concentrée naturellement — d'Herminie et d'Eléonore. M. de Garlonnes est un acteur mondain de premier ordre, la comtesse Monali a une voix superbe. Mme de Sareilles possède un entrain endiablé pour organiser des divertissements. Quant à la question théâtre, c'est l'arche sacro-sainte pour Eléonore, en passe de devenir une cabotine parfaite. Naturellement — et non sans raison — on a vu là l'influence de Valderez. Il est bien facile de s'apercevoir qu'Elie écarte d'elle, autant qu'il le peut, tout ce qui serait susceptible de la froisser. Il a compris certainement cette âme délicate, il l'admire et la préserve. Mais ce que peut faire cet homme en apparence si blasé, si sceptique et si froid, sa mère et Eléonore en sont incapables. L'âme de Valderez dépasse la compréhension de leurs âmes mesquines et envieuses, qui se contentent d'un minimum de moralité confinant souvent à l'amoralité.