"Cependant, elles n'osent lui susciter des tracasseries. Elie ne supporte pas qu'un blâme effleure sa femme, ainsi qu'Herminie a pu en avoir la preuve lorsqu'elle en a essayé, deux ou trois fois. Maintenant, elle n'y revient plus. Mais quelles rancunes couvent là-dessous!
"Vous me demandez ce que devient Roberte de Brayles? Elle est constamment à Arnelles, plus souvent que les années précédentes, tourne sans cesse autour d'Elie et prend des allures de coquetterie provocante que ne paraît pas décourager la froideur de plus en plus glaciale de Ghiliac. Valderez ne peut manquer de s'apercevoir de ce manège. Et Elie s'en inquiète, car il m'a dit hier, en revenant du tennis:
"— Il faudra qu'à la première occasion je fasse comprendre à Mme de
Brayles qu'elle ait à rester chez elle.
"Il avait, en disant cela, un certain air qui me donne à penser que Roberte n'aura pas l'idée d'y revenir, le jour où elle recevra cet ultimatum. Et je crois aussi, d'après quelques mots dits par lui, qu'il est très désireux d'éloigner de Valderez une femme qui doit, naturellement, la haïr de toutes les forces de son âme.
"La chère enfant est, d'ailleurs, entourée de jalousies effrénées. Mais la vigilance de son mari me rassure pour elle. J'avais raison de penser que cet homme-là valait beaucoup mieux que les apparences. Il est charmant pour moi. Est-ce par reconnaissance pour la perle rare que je lui ai procurée? C'est possible, car, je vous le répète, je le crois très amoureux.
"Et elle? Comment penser qu'elle ne l'est pas aussi? C'est inadmissible, étant donné surtout qu'Elie semble absolument parfait pour elle, et qu'elle n'a rien à lui reprocher, puisqu'il a même supprimé complètement ses petits "flirts d'études", comme il disait. Mais, alors, elle tient à bien cacher ses sentiments, car même devant nous, ses parents, elle est à son égard d'une réserve qui semblerait plutôt le fait d'une étrangère que d'une épouse. La chose me paraît d'autant plus singulière qu'elle se montre par ailleurs, pour Claude et Karl, pour le bon duc de Versanges et sa femme, pour moi-même, d'une spontanéité charmante et très affectueuse.
"Donnez-moi donc votre avis à ce sujet, ma chère Gilberte, ou plutôt, non, venez me l'apporter vous-même. Quoi que vous en disiez, le climat de Biarritz ne vous est pas indispensable. Et Valderez m'a chargé d'insister beaucoup près de vous, car elle désire vivement vous voir.
"Noclare est arrivé la semaine dernière, avec Roland. Il est redevenu fringant, et paraît vivre ici dans un émerveillement perpétuel. Son gendre est pour lui une divinité. Il a toujours la même pauvre cervelle, mais, fort heureusement, il ne l'a pas léguée à son aîné. Quel charmant garçon que ce Roland! Le portrait moral de sa soeur, d'ailleurs. Cela dit tout.
"Nous continuons la série de ces superbes chasses à courre qui ont fait la réputation d'Arnelles plus encore que toutes les merveilles de ce domaine. Elie est toujours passionné là-dessus; c'est un trait de race. Ses ancêtres ont tous été d'ardents veneurs. Valderez suit les chasses à cheval, elle monte admirablement et est l'amazone la plus ravissante qui se puisse rêver. Mais elle ne peut supporter de voir forcer le cerf et se tient toujours à l'écart, avec Claude qui a la même répugnance. Roberte, au contraire, ne boude pas devant la poursuite, ni devant le spectacle de l'hallali. Peut-être aussi, connaissant les goûts d'Elie, croit-elle ainsi lui plaire. En ce cas, elle se trompe bien, car il m'a dit l'autre jour, comme nous revenions d'une certaine chasse au faucon, qui avait été pour les amateurs un régal de choix:
"— Je ne puis blâmer absolument les femmes qui aiment les émotions de la chasse, mais je trouve pourtant infiniment plus délicat et plus féminin — et plus attirant aussi, pour nous autres hommes — le mouvement qui les éloigne de ce sport sanguinaire.