— Oui, c'est la seule solution possible. J'imagine, par exemple, que la belle-mère ne sera pas cette fois jalouse de cette jeune marquise-là, comme elle l'était de Fernande, qui était assez jolie, si mondaine, et s'habillait admirablement, — tous défauts impardonnables aux yeux de la très belle et toujours jeune douairière.

— Elle n'aura guère de raisons de l'être, en effet, si Elie persiste dans la ligne de conduite qu'il vous a révélée. Du moment où sa bru ne risquera pas de l'éclipser tant soit peu et ne sera pas aimée du fils qu'elle idolâtre, elle ne lui portera pas ombrage.

— Alors, nous enverrons la photographie demain? Et maintenant, bonsoir, mon amie. Il est terriblement tard. Tâchez de vous endormir enfin.

Il baisa le front très haut où quelques rides s'entrelaçaient et fit deux pas vers la porte. Puis, se retournant tout à coup:

— C'est égal, Gilberte, je crois qu'Elie entretient une utopie en pensant pouvoir persuader à sa femme de n'avoir pour lui qu'un attachement modéré.

— Je le crains. Et c'est ce qui m'effraye pour Valderez. D'autre part, ce mariage serait pour eux une chance tellement inouïe, invraisemblable!… Ah! je ne sais plus, tenez, Jacques! Votre extraordinaire cousin me met la tête à l'envers et je suis bien sûre de ne pouvoir fermer l'oeil un instant. Envoyez la photographie… et je ne sais trop ce que je souhaite: qu'elle lui plaise ou lui déplaise.

II

M. de Ghiliac, d'un geste qui n'avait rien d'empressé, prit sur le plateau qu'un domestique lui présentait l'enveloppe sur laquelle il avait, d'un coup d'oeil, reconnu l'écriture du comte d'Essil, et la décacheta négligemment.

Il se trouvait dans son cabinet de travail, pièce immense, où tout était du plus pur style Louis XV, où tout parlait aussi des goûts de luxe raffiné, d'élégance délicate du maître de ces lieux. Aucune demeure dans Paris ne pouvait rivaliser sous ce rapport avec l'hôtel de Ghiliac, l'antique et opulent logis des ancêtres d'Elie, que celui-ci avait su transformer selon les exigences modernes sans rien lui enlever de son noble cachet. Un parent de son père, grand seigneur autrichien, lui avait légué naguère toute sa fortune, c'est-à-dire quelques millions de revenus, de telle sorte qu'Elie, déjà fort riche auparavant, pouvait réaliser ses plus coûteux caprices, — ce dont il ne se privait nullement.

Nature étrange et infiniment déconcertante que celle-là, ainsi que le déclaraient si bien M. d'Essil et sa femme! Ses meilleurs amis, que subjuguaient la séduction de sa personne et la supériorité de son intelligence, ses soeurs, sa mère elle-même, à laquelle il témoignait une déférence aimable et froide, le considéraient comme une indéchiffrable énigme. On trouvait chez lui les contrastes les plus surprenants. C'est ainsi, par exemple, que cet homme donnait le ton à la mode masculine et voyait le moindre détail de sa tenue avidement copié par la jeunesse élégante, ce sybarite qui s'entourait de raffinements inouïs, avait fait deux ans auparavant un périlleux voyage à travers une partie presque inconnue de la Chine, et de tous ses compagnons, hommes rompus cependant à ce genre d'expéditions, s'était montré le plus énergique, le plus entraînant, le plus infatigable au milieu de dangers et de privations de toutes sortes. C'est ainsi qu'hier encore le mondain sceptique avait laissé entrevoir, aux yeux étonnés de M. d'Essil, un patriote convaincu.