— C'est excessivement embarrassant! Je vous l'avoue, mon ami, Elie me parait un peu effrayant comme mari.
M. d'Essil se mit à rire.
— Allez donc dire cela à ses innombrables admiratrices! Ah! il est évident qu'il sera toujours le maître, car il s'entend à se faire obéir! Mais il est très gentilhomme, et je suis persuadé qu'une femme sérieuse et bonne n'aura jamais à souffrir de son caractère, très orgueilleux, très autoritaire, mais loyal et généreux.
— Et fantasque, et… inconnu, au fond, avouez-le, Jacques. Si j'avais une fille, la lui donnerais-je en mariage? Ce serait, en tout cas, en tremblant beaucoup.
— Hum! moi aussi! Et pourtant, j'ai l'intuition que chez lui la valeur morale est beaucoup plus grande que ne le font croire les apparences. Vous doutiez-vous, par exemple, qu'il fût un patriote ardent?
— Pas du tout, je le croyais plutôt tiède sous ce rapport.
— Eh bien! il vient de se révéler ainsi à moi tout à l'heure. Il se pourrait donc qu'il recelât d'autres surprises agréables. Mais enfin, que décidez-vous pour Valderez?
— Nous n'avons pas de raisons absolument sérieuses pour ne pas prêter les mains à ce projet, Jacques. Il y a beaucoup de contre, c'est vrai, mais beaucoup de pour aussi. Cette enfant sera impossible à marier dans sa lamentable situation de fortune. Puis, un jour ou l'autre, ils n'auront peut-être même plus de pain. Dans de tels cas, des sacrifices s'imposent devant une solution aussi inespérée que le serait une demande en mariage du marquis de Ghiliac. Si Valderez est romanesque, si elle a fait même seulement quelques-uns des rêves habituels aux jeunes filles, il est à craindre qu'elle souffre près d'Elie; mais il est bien possible qu'elle n'ait jamais pris le temps de rêver, pauvre petite! et qu'elle accepte bien simplement ce mariage de raison, cette existence sacrifiée, et la courtoise indifférence de son mari. En ce cas elle pourra trouver des satisfactions dans cette union, — quand ce ne serait que de voir les siens à l'abri de la gêne pour toujours, car Elie se montrera royalement généreux, c'est dans ses habitudes… Par exemple, une chose sera probablement fort désagréable à Valderez: c'est l'indifférence religieuse de M. de Ghiliac.
— Il s'est toujours révélé, dans ses écrits et dans ses paroles, très respectueux des croyances d'autrui, et il est bien certain que sa femme restera libre de pratiquer sa religion comme bon lui semblera.
— Oui, mais une jeune fille pieuse comme Valderez souhaite naturellement mieux que cela. Enfin, si Elie se décide de ce côté, les Noclare nous demanderont certainement des renseignements à son sujet, et nous dirons tout, le pour et le contre. A eux de décider.