— Ce serait, en effet, un sort magnifique pour cette enfant… Mais serait-elle heureuse dans une union de ce genre? Elie est une nature si étrange, si inquiétante!

— Aucune critique sérieuse n'a jamais pu être faite sur sa vie privée, il faut le reconnaître, Gilberte.

— C'est incontestable, et nous devons le dire bien vite à son honneur.
Mais son premier mariage n'en a pas moins été fort malheureux.

— Fernande était une si pauvre tête, une poupée vaine et frivole! Ses exaltations sentimentales, sa jalousie, sa prétention de s'immiscer dans les travaux de son mari devaient nécessairement exaspérer un homme tel que lui, qui est l'indépendance et — il faut bien l'avouer — l'égoïsme personnifiés.

— L'égoïsme, oui, vous dites bien. Et sa conduite envers sa fille, dont il ne s'occupe pas et qu'il connaît à peine? Et son scepticisme, ses habitues ultra-mondaines, son sybaritisme? Et, surtout, ce qu'on ne connaît pas de lui, ce qu'il cache derrière le charme ensorcelant de son regard, de son sourire, de sa voix?… Puis, dites-moi, Jacques, croyez-vous qu'il soit bien agréable pour une femme de voir son mari objet des continuelles adulations d'une cour féminine enthousiaste?… Surtout quand elle-même n'aurait près de lui que le rôle effacé destiné par Elie à sa seconde femme?

— Evidemment… évidemment. Je ne dis pas que tout serait parfait dans ce mariage; mais pensez-vous, Gilberte, que cette pauvre petite soit heureuse chez elle, surtout avec cette constante préoccupation de la pauvreté? Son union avec Elie ramènerait l'aisance parmi les siens. Et elle vivrait tranquille dans cet admirable château d'Arnelles, avec une tâche d'affection et de charité près d'une enfant sans mère; elle porterait un des plus beaux noms de France, jouirait du luxe raffiné dont sait si bien s'entourer Elie…

Mme d'Essil l'interrompit d'un hochement de tête.

— Si elle est restée telle qu'autrefois, ce n'est pas une nature à trouver des compensations dans des avantages de ce genre. La perspective de servir de mère à Guillemette serait probablement plus tentante pour elle, si maternelle et si dévouée près de ses frères et soeurs.

— Enfin, que pensez-vous, Gilberte?…

La comtesse réfléchit un instant, en passant ses longs doigts fins sur son front.