— Vous avez toute ma confiance, mon cher Elie, car vous m'avez permis d'apprécier depuis quelque temps toute la bonté, toute la droiture de votre coeur… et parce que je sens, je suis sûre que vous m'aimez réellement. J'ai tant souffert de douter de vous! Mais vous étiez un mystère bien angoissant pour une pauvre petite ignorante comme moi…

Il l'interrompit avec un rire ému:

— Je le suis pour tous, même pour mes parents et mes intimes. Mais vous, mon premier et unique amour, vous, dont je souhaite faire ma bien-aimée confidente, je veux que vous me connaissiez, avec tous mes défauts et mes qualités, — car, enfin, j'espère en avoir quelques-unes, malgré tout le mal que l'on dit de moi!

Et il parla de lui, simplement, loyalement. Il montra l'enfant au coeur ardent et à la grâce charmeuse, petit souverain adoré de tous, l'adolescent adulé et déjà sceptique, car il voyait trop bien toutes les faiblesses humaines et les raillait sans pitié. Cette tendance n'avait fait qu'augmenter en lui, lorsque, jeune homme, il était devenu l'idole du monde de la haute élégance, qui oubliait l'impitoyable ironiste devant le séduisant grand seigneur et l'écrivain au style enivrant.

L'éducation religieuse, très superficielle, reçue dans son enfance avait été vite oubliée. Cependant, une empreinte en était restée dans cette âme aux instincts très nobles et très chevaleresques, et c'était à elle, plus encore qu'à son orgueil d'homme fier de sa force morale qu'Elie devait d'avoir échappé aux faiblesses et aux fautes où s'enlisaient tant d'autres. Mais, dans l'exagération de son scepticisme, il en était arrivé à s'endurcir le coeur, et à accorder au cerveau une place prépondérante. L'orgueil s'était exalté chez lui, entretenu par les adulations dont il était l'objet, par la conscience de sa supériorité morale et intellectuelle. Et, par une contradiction qu'il n'avait jamais cherché à expliquer, cet homme qui raillait et méprisait le monde, vivait continuellement dans son ambiance, et se laissait complaisamment encenser, un sourire de sarcasme aux lèvres, par des thuriféraires idolâtres.

Les contrastes avaient toujours été déconcertants chez lui. C'est qu'aucune sérieuse éducation morale ne lui avait jamais été donnée et qu'il avait poussé au gré d'une nature très riche, sans autre loi que son caprice. Son père était mort jeune, sa mère n'avait vu d'abord en lui que l'enfant délicieux qui flattait sa vanité, et, plus tard, elle avait admiré aveuglément l'adolescent dont la volonté impérieuse et la hautaine intelligence la subjuguaient. Lui, tout enfant, l'avait devinée frivole et uniquement occupée d'elle-même; il s'était toujours souvenu d'un soir où sa soeur Eléonore, en proie à une fièvre ardente, retenait de ses petites mains brûlantes la robe de soie précieuse que portait la marquise, venue pour jeter un coup d'oeil, avant de partir en soirée, sur l'enfant que sa gouvernante lui avait dit très malade. Mme de Ghiliac avait écarté brusquement les doigts d'Eléonore en s'écriant: "Cette petite est insupportable! Surveillez donc un peu ses gestes, fraulein! Et si vous croyez le médecin nécessaire, faites-le venir. Mais vous vous effrayez bien à tort, certainement."

Non, jamais Elie n'avait oublié cette scène, qui avait frappé son esprit d'enfant trop observateur. Et bien qu'il eût bénéficié, à lui seul, de toute la somme d'amour maternel que pouvait contenir le coeur de Mme de Ghiliac, il avait été incapable d'accorder jamais autre chose qu'une froide déférence à la mère qui n'avait pas conscience de ses devoirs.

— Maintenant, je dois vous parler de mon premier mariage, ma chère Valderez, ajouta-t-il. Car je me doute que sur ce point encore j'ai été quelque peu malmené. Il fut ce que sont tant d'autres, dans notre monde en particulier: une union de convenance, — de ma part du moins. J'avais vingt-deux ans, Fernande dix-sept. Nos quartiers de noblesse s'égalaient; elle était femme du monde, savait s'habiller et recevoir. Je la connaissais depuis l'enfance, je la savais frivole, d'intelligence moyenne, mais douce et se laissant facilement conduire. L'amour étant jugé par moi, à cette époque, comme un encombrement inutile dans l'existence, — je n'ai changé d'avis qu'en vous connaissant, — ce mariage de raison me parut suffisant; Fernande de Mothécourt devint marquise de Ghiliac. Mais, chose étrange, la jeune femme se révéla à moi plus enfant, plus futile que ne l'avait été la jeune fille. Et je connus toute la gamme des exigences déraisonnables, des crises de nerfs, des exubérances sentimentales. Ce n'est pas que je veuille nier mes torts! J'en ai eu, j'ai manqué de patience, d'indulgence envers une pauvre créature exaltée, qui m'aimait réellement. Mais ces scènes continuelles m'exaspéraient et me conduisaient peu à peu à l'antipathie à son égard. Ce mariage fut une erreur de notre part à tous deux. Elle l'a expiée plus durement que moi, la pauvre enfant, parce qu'elle aimait. Mais, à son lit de mort, elle a compris qu'elle avait elle-même compromis et finalement perdu son existence, car, dans le délire de la fin, elle a répété plusieurs fois: "Je me suis trompée! Elie, je me suis trompée!"

Ils demeurèrent un moment silencieux. Entre eux passait l'ombre de la jeune femme à la cervelle d'oiselet, mais au coeur passionné, qui était morte sans comprendre — sauf peut-être à ses derniers moments — ce qu'il eût fallu pour conquérir le coeur d'Elie de Ghiliac.

— Pardonnez-moi, Valderez, d'avoir abordé ce sujet, dont il n'aurait pas dû être question entre nous, dit doucement Elie. Mais je devais remettre les choses au point, dans le cas où on les aurait faussées pour vous. J'ai eu des torts, elle aussi. Dieu seul sera juge des responsabilités. Maintenant, parlons de vous, ma Valderez. Savez-vous qu'une certaine jeune Comtoise de ma connaissance fit une profonde impression sur moi, dès le premier jour où je la vis, aux Hauts-Sapins?