— N'importe, vous l'aurez toujours, Elie… Et je vais vous demander encore quelque chose — une de ces fleurs superbes que vous avez là. Oh! je ne sais vraiment comment font vos jardiniers de Cannes et d'Arnelles pour obtenir de pareilles merveilles!
M. de Ghiliac étendit la main et prit, dans la jardinière de Sèvres posée sur son bureau, un énorme oeillet jaune pâle qu'il présenta à Mme de Brayles.
La jeune femme enleva vivement le bouquet de violettes de Parme, attaché à sa jaquette, et le remplaça par la fleur qui allait lui permettre tout à l'heure d'exciter la jalousie des bonnes amies, et irait ensuite se cacher dans quelque livre préféré, où cette Parisienne du vingtième siècle, frondeuse et frivole, mais rendue sentimentale par l'amour, la contemplerait, et la baiserait peut-être.
Mais tandis que ses doigts gantés de blanc attachaient l'oeillet au revers brodé de la jaquette, son regard se glissa encore vers cette photographie qui l'intriguait, décidément.
Elie la conduisit jusqu'au vestibule et revint vers son cabinet. Il prit de nouveau la photographie, la considéra quelques instants…
"Elle doit être distinguée, songea-t-il. Cela me suffit. Pour ce qui lui manquera, je la formerai à mon gré. Le tout est qu'elle soit docile et suffisamment intelligente."
Sur le bureau, le bouquet de violettes était resté, oublié, volontairement ou non, par Mme de Brayles. Elie le prit et le lança au lévrier.
— Tiens, amuse-toi, Odin.
Il s'enfonça dans son fauteuil et regarda pendant quelques instants, avec un sourire moqueur, le chien qui éparpillait les fleurs sur le tapis. Puis il sonna et ordonna au domestique qui se présenta:
— Enlevez cela, Célestin… Et dites d'atteler le coupé, avec les chevaux bais.