— Mon enfant, combien je suis heureuse! Un tel mariage! Un rêve invraisemblable!
Valderez, devenue subitement très pâle, appuya sa main tremblante au dossier d'une chaise. Il n'y avait pas trace, sur son beau visage, de la joie débordante dont témoignait la physionomie de ses parents. C'était bien plutôt de l'effroi qui se mêlait à sa stupéfaction.
— Comment M. de Ghiliac peut-il désirer épouser une personne aperçue pendant une heure au plus? dit-elle d'une voix qui tremblait légèrement. Il ne me connaît pas…
M. de Noclare éclata de rire.
— Es-tu neuve dans la vie, ma pauvre Valderez! La moitié des mariages se font ainsi. D'ailleurs M. de Ghiliac est de ceux qui jugent les gens d'un coup d'oeil… Et puis, petite naïve, ne sais-tu pas que tu es assez belle pour produire le fameux coup de foudre? Cependant, ta surprise est compréhensible, car, malgré tout, il était impossible de rêver pareille chose! Un homme célèbre comme lui, et tellement recherché, et follement riche! Avec cela, il est l'unique héritier de son grand-oncle, le duc de Versanges, dont le titre lui fera également retour…
Un geste de Valderez l'interrompit.
— Ces considérations me paraissent bien secondaires, mon père. Je vois autre chose dans le mariage…
— Oui, oui, nous savons que tu fais la sérieuse, la désintéressée. Eh bien! lis la lettre de M. de Ghiliac, tu verras les raisons dont il appuie sa demande.
Valderez prit la feuille gris pâle, d'où s'exhalait ce parfum léger, subtil, qui avait persisté l'autre jour dans le parloir, après la visite de M. de Ghiliac. Elle parcourut rapidement la missive, dans laquelle il sollicitait sa main en termes élégants et froids, déclarant qu'il espérait trouver en Mlle de Noclare, fille et soeur si parfaitement dévouée, l'épouse sérieuse cherchée par lui, et une mère toute disposée à aimer la petite fille qu'il avait eue de son premier mariage.
"Mademoiselle votre fille n'aurait pas à craindre de voir beaucoup changer ses habitudes en devenant marquise de Ghiliac, ajoutait-il. Je n'aurais aucunement l'intention de l'astreindre à la vie mondaine, si déplorable à tous points de vue. Elle vivrait avec ma fille au château d'Arnelles, où son existence serait très calme, — presque autant qu'aux Hauts-Sapins. Avant toute chose, je recherche une jeune personne raisonnable et bonne, — et telle m'a apparu Mlle de Noclare."