— M. d'Essil ne pourrait-il vous donner des renseignements?

— Mon père va lui écrire. C'est un homme sérieux et loyal, il dira ce qu'il sait, certainement. La question religieuse me tourmente aussi. Je m'imagine que M. de Ghiliac est un incroyant.

— Ma pauvre petite, votre cas est bien épineux! Il ne s'agirait que de vous, je dirais: refusez, puisque l'idée de cette union vous inspire tant de crainte. Mais il y a les vôtres… On vous demande un sacrifice. Vous êtes assez forte pour le faire, Valderez. Mais il s'agit de savoir si vous en avez le droit. Le mariage est un sacrement avec lequel on ne doit pas jouer. Vous ne pouvez accepter la demande de M. de Ghiliac que si vous êtes résolue non seulement à remplir tous vos devoirs envers lui, mais encore à chasser cette crainte, cette défiance et à faire tous vos efforts pour l'aimer, ce qui est un précepte divin. Si vous ne vous en croyez pas capable, alors dites non, quoi qu'il doive vous en coûter.

Elle serra l'une contre l'autre ses mains froides et tremblantes.

— Je ne sais pas! murmura-t-elle. Si, au moins, j'avais pu le connaître un peu plus! Il est certain que le ton de sa lettre est sérieux… mais lui, l'est-il? Que faire, mon Dieu, que faire?

Des larmes glissaient sur ses joues. Le bon curé la regardait, très ému, lui qui connaissait si bien cette âme énergique et tendre à la fois. Le noble étranger qui demandait Valderez pour épouse saurait-il les comprendre et les apprécier, cette âme délicieuse, ce coeur aimant dont il aurait toute la première fraîcheur? Hélas! étant donné le portrait que lui en avait fait la jeune fille, le curé se sentait envahi par le doute à ce sujet. Aussi, combien aurait-il voulu lui dire de répondre par un refus! Mais il n'ignorait pas la situation lamentable de la famille de Noclare, il savait aussi qu'en cas de refus, M. de Noclare ne pardonnerait jamais à sa fille, et que l'existence de celle-ci deviendrait intolérable. Alors, si le sacrifice pouvait être fait sans attenter aux droits de la conscience, ne fallait-il pas l'accomplir quand même?

C'est ce qu'il expliqua à Valderez, en ajoutant que l'incroyance présumée de M. de Ghiliac ne serait pas, dans ce cas particulier, un obstacle absolu, pourvu que la liberté religieuse de sa femme et l'éducation de leurs futurs enfants se trouvassent garanties.

— Je ne parlerais pas ainsi à toutes, mon enfant. L'incrédulité de l'époux est presque toujours un danger pour la foi de l'épouse et pour celle des enfants. Mais vous êtes une âme profondément croyante, intelligente et droite, vous êtes instruite au point de vue religieux, et il vous sera possible de le devenir davantage encore. Dans ces conditions, le péril sera moindre pour vous, et vous pourrez même espérer, à l'aide de vos exemples et de vos prières, faire du bien à votre époux.

— Ce sera tellement dur pour moi! dit-elle avec un soupir. Il doit être si bon d'avoir les mêmes croyances, les mêmes célestes espoirs!

— Hélas! ma pauvre petite enfant, je voudrais tant qu'il en soit ainsi! Réfléchissez, priez beaucoup surtout, Valderez. Voyez si vous pouvez vous habituer à la pensée de cette union. D'après ce que vous me dites du ton de la lettre de M. de Ghiliac, il paraît évident qu'il ne s'agit pour lui aussi que d'un mariage de raison. Il ne peut donc vous demander rien de plus, pour le moment, que la résolution de remplir tous vos devoirs à son égard et de vous attacher à lui peu à peu. Vous auriez une belle tâche près de cette enfant sans mère, et une autre, plus délicate, mais plus belle encore, près de votre époux. Tout cela doit être un encouragement pour vous, si rien, d'après les renseignements que vous recevrez, ne s'oppose à ce mariage.