— Le dévouement et la soumission seront indispensables, en effet. Mais l'affection… Il sera bon de la modérer, en tout cas, mon enfant, si vous ne voulez pas souffrir, comme celle qui vous a précédée.
— Souffrir?… Pourquoi? balbutia Valderez.
— Parce que vous ne trouverez jamais d'attachement réciproque chez votre mari. Fernande en a su quelque chose, elle qui était passionnément éprise de lui, et, en retour, se voyait traitée avec une froideur dédaigneuse qui repoussait toutes ses manifestations de tendresse et s'irritait lorsqu'elle montrait quelque jalousie. Elie ne l'a jamais aimée; il l'avait épousée seulement parce que son rang s'assortissait au sien, et qu'elle s'habillait avec beaucoup de goût et d'élégance, ce qui était, à cette époque, de première importance à ses yeux, — mais je dois ajouter qu'il n'en est plus ainsi, et que, s'il vous a choisie, c'est précisément à cause de votre simplicité, de votre ignorance de toutes les vanités mondaines. Il veut une épouse sérieuse et suffisamment intelligente pour ne pas imiter cette pauvre Fernande, en gênant, par un attachement trop vif, l'indépendance absolue à laquelle il tient par-dessus tout. Mon fils a un caractère fort autoritaire, et, tout enfant qu'il était, personne n'a jamais pu faire plier sa volonté. Mais il est généreux, très gentilhomme toujours. Seulement, il est incapable d'affection, — j'en sais quelque chose moi-même. C'est un cerveau, voilà tout.
Elle parlait d'un ton tranquille et mesuré, où une amertume légère passa aux derniers mots.
Valderez, un peu raidie, l'écoutait, ses yeux pleins d'angoisse fixés sur elle.
— Cependant, une femme aucunement romanesque ni sentimentale pourra être assez heureuse près de lui, continua Mme de Ghiliac. Il lui suffira d'accepter ce que son mari voudra bien lui accorder en fait d'attention, de ne jamais s'immiscer dans ses occupations ni s'inquiéter de ses absences et de ses voyages, comme le faisait Fernande. La pauvre femme n'avait réussi qu'à provoquer chez lui une antipathie toujours grandissante, à tel point que, pour éviter d'être dérangé par elle, il avait imaginé d'imprégner son appartement et jusqu'à ses voitures particulières de certain parfum d'Orient qui faisait se pâmer et fuir Fernande. Mais une femme sérieuse et raisonnable saura éviter ces maladresses qui lui aliéneraient complètement Elie. Elle saura comprendre son rôle près de lui, qui ne se décide à se remarier que dans l'espoir d'avoir un héritier, la naissance d'une fille ayant été pour lui une véritable déception qu'il n'a jamais pardonnée à l'enfant. Il ignore l'affection paternelle, tout autant que l'amour conjugal. J'aime mieux vous le dire franchement, mon enfant, puisque vous me demandez de vous éclairer sur lui. Je dois aussi vous avertir qu'il est un psychologue inimitable, ne voyant dans autrui que de curieux états d'âmes, d'amusantes complications de caractères. Après avoir scruté à fond tous les coeurs féminins plus ou moins frivoles dont il est l'idole, peut-être trouvera-t-il intéressant d'étudier votre jeune âme toute neuve, peut-être se plaira-t-il à y faire naître des impressions qu'il analysera ensuite subtilement dans un prochain roman. Avouez, mon enfant, qu'il serait douloureux pour vous de vous laisser bercer d'un rêve, de penser avoir conquis le coeur de votre mari, et de vous apercevoir enfin que vous n'étiez pour lui qu'un sujet d'étude, peut-être un objet de caprice, que son dilettantisme laissera de côté le jour où il en sera las.
Valderez, devenue très pâle, eut un mouvement de recul, en murmurant d'une voix frémissante:
— Mais alors… je ne peux pas l'épouser!… Je ne peux pas, dans des conditions pareilles…
— Et pourquoi donc, ma chère petite? Aviez-vous rêvé autre chose? L'attitude d'Elie a-t-elle pu vous faire croire qu'il en serait autrement?
Un observateur aurait perçu des inflexions inquiètes dans la voix de la marquise. Mais Valderez était toute à son émoi douloureux.