— Qu'avez-vous? Vous êtes glacée!… dit-il vivement. Et vous semblez souffrante…
— Non, je vous remercie… un peu fatiguée seulement, répondit-elle, en essayant de raffermir sa voix, et en détournant les yeux.
Elle s'écarta pour saluer Mme de Trollens. Quelques instants plus tard, elle était assise, avec son père, dans le traîneau doublé de velours blanc et garni de superbes fourrures, qui était arrivé la veille aux Hauts-Sapins.
Pendant le trajet, M. de Noclare ne lui laissa pas le loisir de réfléchir, de coordonner ses pensées angoissantes. Il était agité par une exaltation orgueilleuse qui le rendait d'une loquacité intarissable sur son futur gendre et sa famille. Ce fut un peu comme une somnambule que Valderez entra, au bras de son père, dans la vieille petite église, décorée à profusion de fleurs venues du littoral méditerranéen. L'avant-veille, M. de Ghiliac avait informé son beau-père que deux de ses jardiniers de Cannes arriveraient le lendemain avec les fleurs nécessaires à l'ornementation du sanctuaire, dont ils assumaient la tâche. C'était le seul luxe de cette cérémonie — et c'était chose exquise que ces fleurs blanches, délicates et parfumées, voilant la décrépitude des murailles, couvrant l'autel, décorant le choeur et descendant, en une haie embaumée, jusqu'au prie-Dieu où s'agenouillait la jeune fiancée.
Mais Valderez ne voyait rien. La tête entre ses mains, elle jetait vers le ciel le cri d'angoisse de son coeur désemparé. Que faire? Si c'était vrai, pourtant? Si cet homme n'était que le froid dilettante, l'époux et le père odieux que les paroles de Mme de Ghiliac lui avaient dévoilé?
Et ce devait être vrai. Cette femme distinguée et visiblement intelligente ne se serait pas abaissée à des inventions, contre son fils surtout. D'ailleurs tout était si plausible! Dès le premier jour, il l'avait inquiétée. Quelle froideur, lors de leurs fiançailles! Comme il avait tenu à bien lui témoigner son indifférence! Il craignait probablement que, telle la première femme, Valderez ne s'attachât trop fortement à lui? Et cette raillerie si fréquente, ces lueurs d'indéfinissable ironie traversant son regard? Et… tout, enfin, tout, — jusqu'à son attitude de la veille, d'abord revenue à la froideur première; puis, le soir, se faisant tout à coup si enveloppante, si intime, pendant ce court instant où Valderez, pour la première fois depuis ses fiançailles, avait senti courir en elle une sensation de bonheur craintif.
Elle frissonna lorsque, en relevant la tête, elle le vit près d'elle, debout, les bras croisés.
Le curé apparaissait, précédé de ses enfants de choeur. A l'orgue, la fille du notaire de Saint-Savinien jouait un prélude dont le ton grave s'harmonisait avec les pensées anxieuses de Valderez. Un parfum un peu capiteux, s'exhalant de toutes ces fleurs, emplissait la petite église. Valderez sentait une sorte d'étourdissement lui monter au cerveau, il lui semblait que, devant elle, s'ouvrait un chemin très sombre, où elle allait s'engager en aveugle.
— Mon Dieu! Mon Dieu! que dois-je faire? priait-elle du fond du coeur.
Le curé commençait son allocution. Valderez l'écoutait comme en un rêve; mais cependant son esprit anxieux cherchait à saisir un mot qui l'éclairât dans sa détresse…