"Mais un jour, Claude disparut. On la chercha longtemps; son mari, inconsolable, promit une fortune à qui lui ferait connaître le sort de sa femme. Cependant personne ne l'avait vue quitter le château; les hommes d'armes juraient tous n'avoir pas délaissé un instant leur poste. Et d'ailleurs, pourquoi cette jeune femme, très heureuse, très aimée, fervente chrétienne, épouse et mère tendrement dévouée, aurait-elle quitté volontairement son foyer? Le duc Elie fit fouiller le lac, les oubliettes, restes de l'ancien château fort, sur lequel s'éleva la demeure actuelle. Tout fut visité, bouleversé. Et la jeune duchesse resta introuvable.
"Elie de Versanges, fou de désespoir, se confina dans la retraite. Son cerveau se dérangeant peu à peu, il assurait que sa femme n'avait pas quitté le château et qu'elle gémissait dans quelque cachette inconnue en l'appelant à son secours. D'autre part, une femme de chambre prétendit avoir vu sa maîtresse apparaître vers la nuit, vêtue de la robe de brocart d'argent qu'elle portait le jour de sa disparition. C'était dans ce salon, qu'elle affectionnait particulièrement, et, d'autres fois dans la galerie à côté…"
Il s'avança et ouvrit une porte. Valderez, en s'approchant, eut une exclamation admirative.
— …Cette galerie est une des merveilles de la Renaissance et renferme des trésors d'art. Elle fut décorée par les ordres de François de Versanges, qui fit achever le château commencé par son père. Ce duc François était un homme dur, cruel, que l'on prétendait quelque peu magicien. En tout cas, il paraît qu'il avait un talent remarquable pour faire disparaître les gens gênants, sans qu'on pût jamais savoir ce qu'ils devenaient.
Valderez fit quelques pas dans la galerie, mystérieusement éclairée par le jour pâle traversant d'admirables vitraux. Elle s'arrêta devant le portrait d'une jeune femme, remarquablement jolie, portant un somptueux costume du seizième siècle, constellé de joyaux. A côté, sur un fond assombri, se dressait l'image d'un jeune seigneur de fière mine, dont la physionomie avait quelque ressemblance avec celle de M. de Ghiliac.
— La belle duchesse Claude et le duc Elie, dit le marquis en les désignant.
— Et que devint ce pauvre duc? demanda Valderez.
M. de Ghiliac eut un rire moqueur.
— Eh bien! ce veuf inconsolable finit tout simplement par épouser Françoise d'Etigny, qui avait pleuré avec lui en l'entourant, ainsi que ses enfants, des soins les plus dévoués. Quelques mois plus tard, son fils aîné mourait empoisonné. Seulement, la nouvelle duchesse avait cette fois agi avec maladresse, elle fut trahie par une femme en qui elle se confiait. Et tout aussitôt, on lui attribua, non sans raison, la disparition étrange de sa cousine. Se voyant découverte, elle se précipita dans le lac, de sorte qu'on ne put jamais savoir ce qu'il était advenu de la duchesse Claude. Et le duc Elie, complètement fou après toutes ces épreuves, se brisa la tête contre cette cheminée de marbre. Vous voyez qu'Arnelles a de tragiques souvenirs. N'aurez-vous pas peur du fantôme de la belle Claude, ou de celui de Françoise la maudite qui flotte parfois sur le lac?
— Oh! non! Nous avons aussi de ces légendes, et de plus terrifiantes encore, aux hauts6sapins. Mais je n'ai jamais songé à en avoir peur.