— Tant mieux! J'aurais été au regret de vous causer une désillusion, dit-il de ce ton mi-sérieux, mi-railleur qui laissait toujours ses interlocuteurs perplexes sur ses véritables sentiments.
Ils gravirent l'un après l'autre les degrés du grand perron, en haut duquel se tenaient deux domestiques portant la livrée de Ghiliac; ils entrèrent dans un vestibule dont la royale splendeur fit un instant fermer les yeux de Valderez éblouie. Que ferait-elle dans cette demeure plus que princière? Oh! combien étaient loin — et regrettés — ses Hauts-Sapins, sa pénible tâche quotidienne, ses austères et chers devoirs près de sa mère et des enfants!
— Antoine, prévenez Mlle Guillemette que nous l'attendons au salon blanc. Et dites qu'on nous serve promptement le thé, ordonna M. de Ghiliac.
Il fit traverser à Valderez plusieurs salons, dont la jeune femme, de plus en plus éblouie, ne distingua que confusément les splendeurs artistiques, et l'introduisit dans une pièce plus petite, tendue de soieries blanches brodées de grandes fleurs aux teintes délicates, ornée de meubles ravissants, d'objets d'art d'un goût si pur, d'une beauté si parfaite que Valderez dut s'avouer qu'elle n'avait jamais songé qu'il pût exister quelque chose de semblable.
— Si cette pièce vous plaît, il vous sera loisible d'en faire votre salon particulier, dit M. de Ghiliac, tout en aidant la jeune femme à enlever sa jaquette. Jusqu'ici, bien qu'elle soit une des plus charmantes de château, elle a joué de malheur. Ma mère et Fernande n'ont jamais pu la souffrir; elles assuraient que ces tentures blanches étaient absolument défavorables à leur teint. Mais peut-être êtes-vous exempte de petites faiblesses de ce genre?
Elle répondit avec une tranquille froideur:
— En effet, je n'ai jamais eu le temps ni l'idée de m'occuper de semblables questions.
— Je vous félicite de cette haute sagesse. Mais ne craindrez-vous pas d'y voir apparaître le spectre de la duchesse Claude?
— Qui est cette duchesse Claude? demanda Valderez tout en s'approchant de la cheminée pour présenter ses mains glacées à la flamme qui s'élevait dans l'âtre, en dépit de la tiédeur répandue par les calorifères.
— Une de mes aïeules, ancienne châtelaine d'Arnelles. Belle, intelligente, énergique sous une apparence délicate, elle était l'âme du parti de ligueurs dont son mari était le chef. Ici se donnaient des fêtes magnifiques, dont la belle Claude était la reine incontestée. Parmi les invités, on remarquait une jeune personne laide et légèrement contrefaite, toujours fastueusement parée, qui était la cousine de la duchesse. Françoise d'Etigny, on ne sait par quelle aberration, s'était longtemps bercée de l'espoir d'épouser le duc Elie, un des plus beaux seigneurs de France. De là, dans cette âme aigrie et mauvaise, une jalousie féroce contre la duchesse Claude, — jalousie habilement dissimulée d'ailleurs.