L'automobile de M. de Ghiliac roulait sur la route large et bien entretenue conduisant de la gare de Vrinières au château d'Arnelles. Valderez, un peu lasse, regardait vaguement le paysage charmant dont le marquis, assis près d'elle, lui indiquait au passage quelques points de vue. Le temps était aujourd'hui clair et doux, l'air vivifiant entrait par l'ouverture des portières dont Elie avait baissé les glaces sur la demande de Valderez, qu'impressionnait désagréablement le parfum étrange émanant de l'intérieur de la voiture.
M. de Ghiliac s'était montré d'une irréprochable correction, il n'avait négligé envers Valderez aucune des attentions courtoises d'un homme bien élevé à l'égard d'une femme. Pendant le voyage, il lui avait fait apporter des journaux et des revues, avait causé avec elle des pays traversés, tous connus de lui, et, en arrivant à Paris où ils devaient passer une journée avant de gagner Arnelles, s'était informé si elle désirait y demeurer plus longtemps, — le tout avec une froideur polie, une indifférence parfaite qui donnaient bien la note des rapports devant exister entre eux.
Valderez avait refusé l'offre de son mari. Que lui importait Paris! Elle avait hâte maintenant d'être à Arnelles, de mettre fin à la corvée à laquelle s'astreignait M. de Ghiliac, de se trouver seule enfin, — seule devant sa nouvelle existence et devant la tâche consolante que lui réservait peut-être la petite orpheline qui l'attendait.
Brisée par une fatigue plus morale que physique, elle passa la journée à l'hôtel de Ghiliac, dans l'appartement qui avait été celui de la première femme. En dépit du temps relativement court des fiançailles, M. de Ghiliac l'avait fait complètement transformer, dans la note de luxe à la fois sobre et magnifique qui existait toujours chez lui. Et Valderez, qui n'avait jamais connu que les Hauts-Sapins ou les demeures relativement modestes des amis de sa famille, se sentait étrangement gênée au milieu des raffinements de ce luxe et des recherches inouïes d'un service assuré par une armée de domestiques admirablement stylés.
La jeune femme n'avait vu son mari qu'aux repas, pris en tête à tête. Avec tout autre que M. de Ghiliac, ces moments eussent été fort embarrassants. Mais lui possédait décidément un art incomparable pour sauver les situations les plus tendues, par une conversation toujours intéressante, et cependant indifférente, par une courtoisie qui ne sortait jamais des bornes de la plus extrême froideur. Aucune allusion, du reste, à ce qui s'était passé la veille. Il était évident que la question se trouvait enterrée pour lui.
…La voiture, quittant la route, avait pris une superbe allée d'ormes centenaires. Et le marquis dit tout à coup:
— Voilà Arnelles, Valderez.
Au-delà d'un vaste espace découvert se dressait une grille merveilleusement forgée, surmontée des armes des Roveyre. Le regard ravi de Valderez, traversant l'immense cour d'honneur, rencontra une admirable construction de la Renaissance, dont les assises, sur une des façades latérales, baignaient dans un lac azuré.
— Eh bien! cela vous plaît-il? demanda M. de Ghiliac qui l'examinait avec une attitude discrète.
— C'est magnifique! Et les descriptions que vous m'en avez faites restaient certainement au-dessous de la vérité.