M. de Ghiliac demeura huit jours à Arnelles. Il montra à Valderez le château, les jardins et le parc dans tous leurs détails, il lui fit faire des promenades, et quelques visites, forcément restreintes à cette époque de l'année qui avait vu s'éloigner les châtelains des alentours. Et, jugeant alors ses devoirs largement accomplis, il reprit le chemin de Paris, laissant Valderez un peu désorientée encore au milieu de cette immense et magnifique demeure, mais déjà attachée de toute son âme à sa tâche près de la petite Guillemette.

Un des premiers soins de la jeune femme fut de remplacer l'institutrice anglaise, qui lui déplaisait fort. M. de Ghiliac, à qui elle en avait parlé avant son départ, lui ayant déclaré qu'elle recevait de lui pleins pouvoirs pour tout ce qui concernait Guillemette, elle écrivit donc à l'abbesse du monastère où elle avait reçu son instruction, et vit arriver peu après une jeune Anglaise, sérieuse et distinguée, qui plut aussitôt à Guillemette et à elle-même. Parlant déjà couramment l'anglais, Valderez se mit en devoir d'apprendre l'allemand, afin de mieux surveiller Frida, la gouvernante, dans ses rapports avec l'enfant. C'était une occupation de plus, une diversion à ses pensées mélancoliques. Le travail seul, et l'accomplissement exact de tous ses devoirs pouvaient la sauver de l'ennui et de la tristesse trop profonde. Chaque matin, elle se rendait à la messe, puis elle allait visiter quelque indigent indiqué par le curé et lui porter le secours matériel, en même temps qu'une douce parole et quelque conseils discrètement donnés. Elle ne cherchait pas à nouer de relations. Les trois ou quatre personnes chez qui l'avait conduite M. de Ghiliac étaient venues lui rendre sa visite avec un empressement qui en disait long sur le prestige du nom que portait maintenant Valderez. Mais, malgré l'invitation pressante qui lui en avait été faite, et bien qu'une de ces familles au moins, les d'Oubignies, lui fût sympathique, elle n'était pas retournée les voir… A mesure que les jours s'écoulaient, elle se rendait compte que l'absence prolongée de M. de Ghiliac, l'exil dans lequel il confinait sa femme, excitaient un étonnement de plus en plus vif, et des commentaires plus ou moins bienveillants. Pour l'âme si délicatement fière de Valderez, c'était encore une amertume nouvelle et elle préférait demeurer dans sa solitude, loin de la curiosité de ces étrangers.

M. de Ghiliac ne donnait pas signe de vie autrement que par l'envoi fréquent de livres et de revues. C'était, du reste, pour Valderez, le meilleur moyen d'être au courant de l'existence de son mari. Revues purement littéraires comme revues mondaines citaient sans cesse le nom qui occupait une place de choix dans le monde des lettres et dans celui de la haute élégance. Ce fut ainsi qu'elle apprit l'apparition d'un nouvel ouvrage de son mari, un récent voyage de M. de Ghiliac en Espagne, où il avait été reçu en intime à la cour, et son séjour actuel à Pau. Elle n'ignora plus, désormais, que le marquis de Ghiliac, cavalier consommé, était un fervent du polo et de la chasse au renard. Elle put admirer aussi un étalon superbe acquis à prix d'or par Elie, qui était grand amateur de chevaux et possédait les plus beaux attelages de France. Et, en tournant la page, elle put le voir, lui, au milieu d'un groupe élégant photographié à une fête donnée par une haute personnalité russe habitant Biarritz.

Tout cela l'aurait convaincue — si elle ne l'avait été déjà d'avance — de l'abîme existant entre ce mondain adulé et elle, la modeste Valderez, qui ignorait tout de ces plaisirs où se complaisait son mari. Sa tristesse en devenait plus profonde encore, et, pour s'en distraire, elle multipliait les visites charitables, distribuant en aumônes la somme, énorme à ses yeux, trouvée dans un tiroir de son bureau et attribuées à ses seules dépenses personnelles, celles de la maison étant réglées par l'intendant du marquis. Pour elle-même, elle ne prenait que le strict nécessaire, et personne, dans le pays, n'était plus simplement vêtu. Cet argent, venant de "lui", de même que le luxe qui l'entourait dans cette demeure, lui étaient un poids très lourd. Etre obligée de tout lui devoir!… et penser même qu'aux Hauts-Sapins ils vivaient tous de ses libéralités!

Par moment, elle se demandait si elle ne rêvait pas, si bien réellement elle était devenue marquise de Ghiliac. De jour en jour, sa situation lui paraissait plus étrange, plus pénible à supporter. Pourquoi M. de Ghiliac avait-il eu cette cruauté inutile de l'enlever aux Hauts-Sapins! Pour sa fille? C'était bien improbable, vu son insouciance. Y avait-il donc là, chez lui, question de méchanceté pure, peut-être de vengeance contre cette jeune femme qui n'avait paru rien moins qu'heureuse de porter son nom? Il était possible, aussi, qu'il eût voulu ainsi affirmer son autorité, et que, plus tard, bientôt peut-être, il autorisât Valderez à rentrer définitivement aux Hauts-Sapins, en emmenant Guillemette.

Mais, en attendant, elle souffrait. Et un mois s'écoula, sans qu'elle eût de nouvelles directes de M. de Ghiliac.

Un après-midi, le courrier lui apporta une lettre de M. de Noclare. Ce n'était qu'un long dithyrambe en faveur de son gendre, dont la royale générosité permettait de rendre aux Hauts-Sapins leur aspect d'autrefois.

"Ce que je ne puis comprendre, par exemple, c'est que tu n'aies pas accompagné ton mari à Pau," ajoutait-il. "Je crains, ma chère enfant, que tu n'opposes des goûts déplorablement pot-au-feu aux désirs d'Elie. Car il est bien certain qu'il ne demande pas mieux que de t'associer à sa vie mondaine — les splendeurs de ta corbeille le prouvent. T'imagines-tu, par hasard, le convertir à tes idées? Ce serait là une déplorable erreur, dans laquelle je t'engage à ne pas persévérer si tu ne veux t'aliéner ton mari."

En repliant la lettre, Valderez eut un sourire plein d'amertume. Elle n'avait pas parlé dans ses lettres aux Hauts-Sapins de la situation qui était la sienne. Ils la croyaient tous heureuse — et ils s'imaginaient qu'elle cherchait à faire du marquis de Ghiliac un époux pot-au-feu!

Un domestique apparut à ce moment, apportant le goûter de Guillemette, que l'enfant venait toujours prendre près de sa belle-mère — sa maman chérie, comme elle l'appelait déjà.