Tous ceux qui vivaient sous sa dépendance, depuis sa soeur et Hermann jusqu'au dernier des marmitons, savaient maintenant qu'une douce et toute-puissante autorité faisait courber sa tête altière. Le sceptre avait changé de mains: il reposait entre celles, toutes bienfaisantes, de la jeune femme que le prince Serge entourait d'un culte passionné, dont il épiait tous les désirs pour les satisfaire aussitôt, se plaignant seulement, moitié souriant et moitié sérieux, qu'elle n'eût jamais de caprices.
— Tu es trop bonne, ma Lise, lui dit-il un jour. Une autre, à ta place, se vengerait un peu en me tyrannisant à mon tour.
— Me venger! Oh! le vilain mot! riposta-t-elle avec le joli sourire qu'elle avait souvent maintenant. Ou bien, si, je me vengerai en te rendant heureux le plus que je pourrai, mon Serge.
A mesure qu'il pénétrait mieux en cette âme délicate, si aimante, si loyale, et d'une bonté exquise, l'admiration et le respect croissaient dans le coeur de Serge. Ce coeur, endurci par les leçons de son aïeul, sortait enfin de sa prison de glace, de cette armure d'airain derrière laquelle le prince Ormanoff l'avait comprimé jusqu'au jour où une enfant l'avait conquis par son courage et la pure lumière de ses yeux.
Ce n'était pas sans un retour en arrière. Plus d'une fois, Lise dut intervenir pour réprimer ou réparer des actes de dureté envers ses neveux, — Hermann surtout, qu'il n'aimait pas, — ou ses serviteurs. Mais, personnellement, elle ne trouvait chez lui que la plus tendre bonté, sans le plus lointain rappel de cette tyrannie d'autrefois, qu'il appelait "ma criminelle folie".
Maintenant, Lise avait toute liberté pour sa correspondance. Une longue lettre était partie à l'adresse de Mme des Forcils, mettant sur le compte de la maladie le silence si longtemps gardé et parlant en termes élogieux et pleins d'affection du prince Serge. Même à cette amie très chère, Lise ne voulait pas faire connaître les souffrances que l'amour de son mari réparait si bien maintenant.
Mais il ne pouvait être question d'écrire à Mme de Subrans. Etant encore à Kultow, Lise avait un jour posé à Serge l'interrogation anxieuse qui était depuis longtemps sur ses lèvres, et il n'avait pu lui cacher qu'Ivan Borgueff avait dit la vérité.
— Mon grand-père et moi avions gardé le silence, d'autant plus facilement que Xénia parut se remettre assez vite, ajouta-t-il. Mais jamais, depuis lors, je n'eus aucun rapport avec Catherine. Il fallut cette rencontre chez les Cérigny pour me décider à renouer accidentellement les relations de parenté, à cause de toi, Lise.
Il lui avait raconté alors comment il avait obligé Mme de Subrans à lui accorder la main de sa belle-fille et avait avoué loyalement qu'il s'était fort mal conduit en cette circonstance, suivant la terrible devise de ses ancêtres: "Périsse la terre entière et l'honneur même des miens, pourvu que ma volonté s'accomplisse!"
La pensée que cette femme, aimée et respectée jadis par elle, avait tué sa mère, et l'avait livrée elle-même, enfant confiante et sans expérience, à ce parent dont elle n'ignorait pas les idées et le terrible despotisme, tourmentait toujours douloureusement le coeur de Lise. Mais les enfants n'étaient pas responsables des fautes de la mère, et, en arrivant à Cannes, elle avait écrit à Anouchka, en lui demandant des nouvelles de la Bardonnaye.