— Et tu viens quand même?

— Oui, parce que, ayant compris que vous vous repentiez, je voulais vous apporter mon pardon.

— Merci! merci! Ah? si tu savais ce que le remords m'a fait endurer!… Mais dis-moi encore, lise!… Es-tu très malheureuse?

— Très heureuse, voulez-vous dire. Serge est le meilleur et le plus tendre des maris.

— Est-ce possible? Oh! quel poids tu m'ôtes! Combien de fois, dans mes insomnies, me suis-je représenté ta vie près de lui sous les plus sombres couleurs! Dieu est bon de m'épargner ce nouveau remords… Maintenant, je suis prête à mourir. J'ai vu un prêtre ce matin, Lise…

Elle s'interrompit en portant la main à sa poitrine. Un spasme affreux la tordit… Lise se précipita pour appeler. Quand Serge, la religieuse et les enfants pénétrèrent dans la chambre, Catherine de Subrans avait cessé de vivre.

. . . . . . . . . . . . . .

Le prince et la princesse Ormanoff prolongèrent quelque peu leur séjour à la Bardonnaye, après les funérailles. Il y avait différentes affaires à régler, Serge, sur le désir de sa femme, ayant demandé la tutelle d'Albéric et d'Anouchka.

Lise ne s'en plaignait pas, heureuse de se retrouver dans ce pays qu'elle aimait, dans cette vieille demeure dont la simplicité ne lui faisait pas regretter le luxe qui l'entourait chez elle, et au-dessus duquel planait son âme sérieuse. Le contentement de sa femme primant tout à ses yeux, Serge s'accommodait avec la meilleure grâce du monde de la privation de ses habituels raffinements de confortable et d'élégance, dont il se souciait moins d'ailleurs depuis que l'influence de Lise s'exerçait sur lui.

Un matin tout ensoleillé, ils sortirent de la Bardonnaye et de dirigèrent vers le village. Lise voulait entendre la messe, et Serge l'accompagnait, selon sa coutume. Ainsi qu'il l'avait déclaré naguère à Mme de Subrans, sa religion était toute de surface. Il la considérait simplement comme une obligation de son rang. Elevé par un aïeul sceptique, il l'était lui-même, et absorbé dans l'orgueil de son intelligence et de sa domination, se croyant de bonne foi, selon les leçons reçues autrefois du prince Cyrille, d'une essence très supérieure au commun des mortels, il n'avait jamais eu l'idée de rechercher la vérité, de se préoccuper des pensées surnaturelles. Maintenant encore, il y songeait peu. Son amour l'occupait tout entier. Mais Lise était de ces êtres d'élite, de ces âmes saintes dont Dieu se sert parfois pour élever des âmes païennes, par l'attrait d'un sentiment tout humain, jusqu'au surnaturel, jusqu'à la divine vérité. Ce que Serge admirait le plus en elle, ce qu'il entourait d'un religieux respect, c'étaient précisément cette fraîcheur d'âme et cette douce énergie dans le devoir, dans la fidélité à sa foi, qu'elle tenait de ses croyances bien mises en pratique. L'éducation si étrange donnée par son grand-père avait pu faire du prince Ormanoff un orgueilleux, un impitoyable despote, lui endurcir le coeur et l'aveugler même sur l'injustice profonde de certains de ses actes, elle n'avait pu détruire en lui un fonds de loyauté et un vague attrait vers l'idéal, lequel attrait, se précisant peu à peu, l'inclinerait sous l'influence de Lise vers Celui qui, déjà, n'était plus tout à fait pour lui le Dieu inconnu.