Maître Sacha, en les regardant s'éloigner appuyés l'un sur l'autre, se fit cette judicieuse réflexion:
— C'est tout de même autrement agréable ici, depuis que c'est ma jolie tante qui commande! Mon oncle est bien plus aimable, maman et Hermann n'osent plus me tracasser, tout le monde a l'air beaucoup plus heureux… Quand je me marierai, c'est ma femme qui commandera aussi, vois-tu, mon petit Tip! conclut-il en mettant un baiser sur le mignon museau noir de son chien, qui se mit à japper, ce que Sacha considéra comme un signe d'approbation.
* * *
Le prince Ormanoff et sa femme arrivèrent à la nuit à Péroulac. La voiture de la Bardonnaye les emmena jusqu'à la vieille demeure, de laquelle Lise était partie naguère sans que son mari lui permît un dernier adieu.
Anouchka et Albéric se jetèrent tout en larmes au cou de leur soeur. La mourante avait toute sa connaissance, mais le dénouement fatal était attendu à tout instant. La dépêche envoyée la veille par Lise l'avait à la fois agitée et légèrement galvanisée. Elle avait recommandé que l'on fît monter sa belle-fille aussitôt son arrivée, et l'attendait avec une fiévreuse impatience.
Tandis qu'Albéric introduisait le prince au salon, Lise gagna rapidement la chambre de Mme de Subrans. A sa vie, le visage ravagé parut se décomposer encore. Elle étendit les mains vers la jeune femme qui s'avançait, tandis que la garde-malade s'éclipsait discrètement.
— Lise, il faut que je te dise, vite… car je vais mourir…
— Ne me dites rien, je sais tout, murmura Lise en prenant doucement entre les siennes ces mains brûlantes, qui tremblaient convulsivement.
— Tu sais?… Serge t'a dit?
— Non, ce n'est pas lui. Mais peu importe, je le sais.