Son coeur battait à coups précipités, et à grand'peine, elle étouffait les sanglots qui l'étranglaient. Une vague de souffrance désespérée montait en elle… Oh! si cette automobile, dans sa course effrénée, pouvait se briser, et qu'elle, Lise, fût réduite en miettes! Là-haut, elle retrouverait Gabriel, elle serait loin de cet homme effrayant, qui lui interdisait jusqu'aux larmes!
Quelle allait donc être sa vie? Que deviendrait-elle s'il lui fallait trembler ainsi constamment devant lui?
Une prière éperdue montait à ses lèvres, vers le Dieu que Gabriel lui avait appris à connaître. Jamais, mieux qu'en cet instant, elle n'avait eu une telle conscience de sa propre faiblesse, en même temps que de la force toute-puissante qui, du haut du ciel, veillait sur elle et s'insufflait en sa jeune âme chancelante sous la douleur.
Peu à peu, la fatigue, la vue fuyante du paysage d'hiver, la tiédeur qui régnait dans la voiture, le subtil parfum d'Orient que le prince Ormanoff affectionnait, provoquaient chez la jeune femme une torpeur qui finit par se changer en sommeil. Serge, lui aussi, fermait les yeux. Mais il ne dormait pas, car sa main dégantée caressait fréquemment sa barbe blonde, en un geste qui lui était habituel dans ses moments de contrariété.
Un cahot rejeta tout à coup Lise contre son mari. Serge abaissa les yeux vers la tête délicate qui reposait maintenant contre son épaule. Lise ne s'était pas réveillée. Sur son visage se voyaient encore des traces de larmes. Mais elle était de ces femmes que les larmes n'enlaidissent pas, qu'elles ne rendent que plus touchantes. Un peu de fièvre empourprait ses joues, sur lesquelles ses longs cils sombres jetaient une ombre douce. Sa petite bouche gardait jusque dans le sommeil une contraction douloureuse, et un tout petit pli de souffrance se voyait sur son front blanc.
Pendant quelques secondes, Serge la contempla. Il se pencha tout à coup et ses lèvres effleurèrent les paupières closes. Mais il se redressa brusquement, le visage plus dur, le front contracté. Il prit à deux mains l'exquise petite tête, et doucement, en un mouvement presque imperceptible, il la reposa sur les coussins de la voiture, sans que la jeune femme se réveillât.
Alors, se détournant, il s'appuya à l'accoudoir de velours, en fixant vaguement sur le paysage neigeux son regard sombre et soucieux.
VI
Sans une panne, sans un arrêt autre que celui nécessité par le dîner,
vers sept heures, l'automobile du prince Ormanoff arrivait à la gare de
Lyon un quart d'heure avant le départ du rapide qui devait emmener à
Cannes les nouveaux époux.
Cette allure folle avait brisé et ahuri Lise, et ce fut presque comme une inconsciente qu'elle descendit de voiture et suivit son mari jusqu'au train, où les attendaient Vassili, le valet de chambre favori du prince, et Dâcha, la première femme de chambre de la défunte princesse Olga, qui passait maintenant au service de Lise.