Elle avança un peu la tête, et regarda à son tour la dormeuse. Lise reposait dans une attitude charmante, en appuyant sa tête sur le délicat petit bras blanc qui ressortait de la large manche de précieuse dentelle. Ses cheveux sombres tombaient en deux longues nattes sur la robe flottante, en soyeuse étoffe blanche, que couvraient presque des flots de dentelle. Sa physionomie fatiguée s'était détendue sous l'empire du repos, un peu de rose montait à son teint satiné, d'une blancheur nacrée. Peut-être faisait-elle en ce moment quelque doux rêve, car ses petites lèvres s'entr'ouvraient légèrement, comme pour un sourire.

— Elle est plus belle encore que la princesse Olga! chuchota Sonia d'un ton admiratif.

— C'est vrai. Mais elle souffrira davantage, dit Dâcha en hochant la tête.

— Pourquoi, marraine?

— Parce qu'elle doit avoir plus d'âme. On voit cela dans ses yeux… Non, Sonia, je n'ai pas le courage de la réveiller maintenant! Si elle fait un joli rêve, mieux vaut qu'elle le continue un peu, pauvre mignonne princesse. A sept heures et demie, nous aurons encore le temps de l'habiller, en nous dépêchant beaucoup.

Les deux femmes de chambre avaient disparu depuis un long moment, lorsqu'une porte s'ouvrit sans bruit, laissant apparaître le prince Ormanoff. Il était en tenue du soir, comme toujours pour le dîner, même en famille. Il s'arrêta à quelques pas de la chaise longue et, longuement, contempla Lise.

Il passa tout à coup la main sur son front et, tournant le dos, se mit à arpenter lentement le salon. Sur le tapis, son pas s'amortissait. De temps à autre, il jetait un coup d'oeil sur la dormeuse, et ses sourcils avaient un froncement d'impatience. Il s'arrêta enfin dans une embrasure de fenêtre et se mit battre une marche légère sur la vitre, en pétrissant de son talon le tapis — signe de forte irritation.

Dâcha entra pour voir si la jeune femme était enfin éveillée. Mais elle s'éloigna aussitôt sur un geste impératif du prince.

— Son Altesse n'a tout de même pas osé la réveiller! murmura-t-elle à l'oreille de Sonia. Elle dort comme une petite bienheureuse! Et lui attend… Il attend! Seigneur! il saura bien lui faire payer cette patience-là, qui est trop étonnante chez lui pour ne pas cacher quelque chose!

Huit heures sonnèrent, et Lise dormait toujours. Sous le talon de Serge, un grand creux s'était formé dans la laine blanche du tapis semé de fleurs rosées.