Comme elle se détournait pour obéir à cette invitation, elle se trouva en face d'une personne qui venait d'apparaître silencieusement, glissant sur l'épais tapis d'Orient. C'était une femme d'environ vingt-cinq ans, petite, maigre, légèrement contrefaite et vêtue d'une robe de soie noire toute unie. Une volumineuse chevelure d'un blond de lin, très souple et très soyeuse, couvrait sa tête, fort petite, et semblait l'obliger à la tenir penchée de côté. Le teint était blanc, couverte de taches de rousseur, les traits fins, bien formés, sauf le nez, trop mince. De longs cils blond-pâle se soulevèrent et Lise entrevit d'étranges prunelles jaunes, qui lui causèrent la plus désagréable impression.

— Ah! c'est vous, Varvara! dit la voix brève de Serge… Lise, Varvara
Petrowna Dougloff, ma cousine.

Lise lui tendit sa main, dans laquelle Varvara mit ses longs doigts aux ongles aigus, dont la vue rappela involontairement à la jeune femme les griffes d'un loup capturé un des hivers précédents aux environs de Péroulac. Elle remarqua en outre que Mlle Dougloff avait une attitude très humble, qu'elle tenait les yeux modestement baissés et qu'elle s'écarta aussitôt comme une ombre discrète, sans que son cousin parût songer à lui adresser un mot de plus.

Dâcha et Sonia, la seconde femme de chambre, attendaient leur jeune maîtresse dans l'appartement qui avait été celui de la première femme. Tentures et mobilier avaient été changés, mais ils étaient absolument semblables aux précédents. Le prince Ormanoff voulait sans doute que tout lui rappelât la défunte, autour de cette jeune femme qui était le vivant portrait d'Olga.

— Reposez-vous, Lise, tâchez de dormir, dit-il en prenant congé d'elle. Nous dînons à huit heures. En vous éveillant à sept, il vous restera un temps suffisant pour vous habiller.

Quand les caméristes l'eurent revêtue d'une robe d'intérieur, Lise s'étendit sur une chaise longue, dans le salon qui précédait sa chambre et qui était, comme celle-ci, une merveille du luxe le plus délicat. Pourtant, combien cette atmosphère raffinée semblait lourde à la jeune femme! Les chaînes d'or sont toujours des chaînes, et, déjà, elle sentait qu'elles l'enserraient impitoyablement.

Sa fatigue était telle qu'elle s'endormit presque aussitôt. Ce sommeil durait encore à sept heures, lorsque Dâcha entr'ouvrit doucement la porte pour informer sa jeune maîtresse qu'il était temps de songer à sa toilette.

— Pauvre petite princesse, elle repose encore! murmura-t-elle en s'adressant à Sonia qui se tenait derrière elle. Cela me fait de la peine de la réveiller. Elle était si fatiguée et si triste!… Tiens, regarde donc, Sonia, comme elle est jolie en dormant! Quel coeur faut-il avoir pour tourmenter une mignonne colombe comme cela?

Dâcha avait prononcé ces derniers mots dans un chuchotement, mais Sonia laissa échapper un geste d'effroi et un "chut" terrifié, en jetant un coup d'oeil autour d'elle.

— Marraine, soyez prudente! Si on vous entendait!…