— Ne restez pas plus longtemps, ma chérie, dit-elle tout à coup. Il y a ici un véritable courant d'air, et vous êtes peu couverte. Allez, petite Lise, et merci.

Lise mit un baiser sur la joue flétrie, jeta un dernier regard sut la tombe et se leva. Elle sortit du cimetière, s'engagea dans une ruelle étroite qui directement menait dans la campagne. Une longue allée de chênes commençait à quelque distance. Tout au bout se dressait une gentilhommière quelque peu délabrée, mais d'assez bel air encore. Des armoiries presque effacées se voyaient au-dessus de la porte. Cette demeure avait été jadis le patrimoine des cadets de la famille de Subrans. Tandis qu'à la Révolution, leur château de Bozac, à quelques kilomètres de là, était pillé et démoli, la Bardonnaye restait en leur possession, et Jacques de Subrans, le père de Lise, avait été fort heureux de trouver le vieux logis pour venir y mourir, après avoir dissipé sa santé et sa fortune personnelle dans la grande vie parisienne.

Sa veuve y était demeurée et y élevait ses enfants avec l'aide d'un précepteur. Lise n'était que la belle-fille de Catherine de Subrans. Le vicomte Jacques avait épousé en premières noces la cousine de celle-ci, la jolie Xénia Zoubine, russe comme elle, qui était morte seize mois après son mariage d'un accident arrivé à l'époque de ses fiançailles et dont elle ne s'était jamais bien remise.

Lise, en rentrant cet après-midi-là, trouva se belle-mère dans le salon garni de vieux meubles fanés, où elle se tenait habituellement pour travailler. Entre les longs doigts blancs garnis de fort belles bagues, passait une grande partie des vêtements et du linge de la famille. Le personnel se trouvait restreint à la Bardonnaye, où l'on vivait sur le pied d'une stricte économie. Catherine Zoubine était, à l'époque de son mariage, une riche héritière, comme sa cousine Xénia. Mais, en ces dernières années, cette fortune, de même que celle venant à Lise de sa mère, avait été en partie anéantie au cours des troubles et des pillages de Russie. Ce qu'il en restait suffisait à faire vivre simplement la famille à la campagne, grâce au génie de femme d'intérieur que s'était découvert la vicomtesse après la ruine de son mari, — elle qui avait été élevée en grande dame intellectuelle et aurait plus facilement soutenu une thèse philosophique qu'exécuté une reprise ou confectionné des confitures.

A l'entrée de sa belle-fille, Mme de Subrans leva un peu son visage maigre, au teint blafard, dont la seule beauté avait toujours été les yeux bleus très grands, généralement froids, mais qui savaient se faire fort expressifs lorsqu'une émotion agitait Catherine.

— Tu as été bien longtemps, Lise!

— Je me suis arrêtée un peu au cimetière, maman.

— N'exagère pas ces visites, mon enfant. Avec ta nature un peu mystique et impressionnable, cela ne vaut rien. Je pense qu'il sera bon, l'année prochaine, de sortir quelque peu de notre existence de recluses, pour commencer à te faire connaître le monde.

Lise eut un geste de protestation.

— Oh! maman, je n'aurai que seize ans.