— Lise, il doit être au ciel! Mon Gabriel était un saint!
— Oh! oui! dit Lise avec ferveur.
Elles demeuraient là, appuyées l'une contre l'autre, insouciantes du vent qui s'acharnait sur elles. Devant leurs yeux s'évoquaient la mince silhouette de Gabriel, son fin visage à la bouche souriante, ses yeux bleus sérieux et si doux, si gravement tendres, et qui, souvent, semblaient regarder quelque mystérieux et attirant au-delà.
Gabriel des Forcils avait été un de ces êtres exquis que Dieu envoie parfois sur la terre comme un reflet de la perfection angélique. "Je ne lui connais qu'un défaut, c'est de ne pas avoir de défauts", avait dit un jour le vieux curé de Péroulac, en manière de boutade. Fils respectueux et très tendre, chrétien admirable, sachant sacrifier de la meilleure grâce du monde la solitude où se plaisait son âme contemplative pour se faire tout à tous dans la vie active, il était adoré de tous: domestiques, paysans, pauvres qu'il secourait avec la plus délicate charité; relations de sa mère, maîtres et camarades de collège.
Lise de Subrans avait six ans, lorsque, pour la première fois, elle s'était trouvée en présence de Gabriel. Dès ce moment, sa petite âme avait été conquise par l'âme fervente de ce garçonnet dont les yeux semblaient refléter un peu de la lumière céleste. Chez elle, entre un père indifférent et une belle-mère appartenant de nom à la religion orthodoxe russe, mais n'en pratiquant en réalité aucune, Lise vivait en petite païenne, sauf une prière hâtive que lui faisait dire de temps à autre, Micheline, la jeune bonne périgourdine. Mais l'âme enfantine, chercheuse et réfléchie, avait une soif consciente de vérité et d'idéal, et elle s'était attachée aussitôt à ces deux êtres d'élite, Mme des Forcils et Gabriel, qui vivaient de l'une et de l'autre.
Pour Lise, Gabriel avait été le conseiller, le guide toujours écouté. C'était lui, l'adolescent moralement mûri avant l'âge et cependant demeuré pur comme le lis des champs, qui avait formé l'âme de cette petite Lise, — âme vibrante et délicate entre toutes, âme tendre, aisément mystique, mais un peu timide, se repliant sur elle-même devant le choc prévu et à laquelle il avait dit: "La force de Dieu est avec vous. Faites votre devoir et ne craignez rien!"
Au moment où il allait contempler en elle l'épanouissement de son oeuvre, Dieu l'avait rappelé à lui. Lise l'avait vu une dernière fois sur son lit de mort, et il était si calme, si angéliquement beau qu'elle n'avait pu que murmurer, en tombant à genoux:
— Gabriel, priez pour moi!
Ces mêmes paroles, elle les répétait toujours, instinctivement, près du tombeau de l'ami disparu, comme elle l'eût fait sur la sépulture d'un saint. Elle venait souvent ici, et, comme autrefois, lui confiait simplement ses petits soucis, ses réflexions sur tel fait, telle lecture, ses joies ou ses tristesses spirituelles. La voix douce et ferme ne lui répondait plus, mais une impression apaisante se faisait en elle, comme si l'âme angélique l'avait effleurée et miraculeusement fortifiée.
Elle se rencontrait ici avec Mme des Forcils, et c'était, pour la mère désolée, une consolation indicible de presser quelques instants sur son coeur celle que Gabriel avait aimée à la manière des anges — l'enfant timide, sérieuse et délicieusement tendre qui comprenait mieux que tout autre sa douleur et pleurait avec elle le disparu.